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main, arrêté sar un de ces petits êtres qui le remplissaient d’une admiration voisine de la terreur. Le fantastique, dont il a été l’infatigable pèlerin, il le tenait enfin sous son œil unique, que la curiosité dilatait encore ; il le possédait dans ces atomes, « dans leurs yeux aux myriades de facettes, dans leurs oreilles imperceptibles qui entendent mieux que les nôtres, dans leurs organes musicaux qui produisent des mélodies de fées, dans leurs pieds fantômes qui marchent sur les eaux, dans leurs lèvres qui sont des mains, dans leurs cornes qui sont des yeux, dans leurs langues qui sont des vrilles, dans leurs bouches multiples et diaboliques[1]. » Il nous peint ces monstres microscopiques avec un éclat qui fait pâlir ses évocations d’anciennes geisha, et de déesses bouddhiques. À mesure que la matière qu’il traite s’amenuise, son art se rapproche de la perfection. Les pages que lui ont inspirées les insectes ont une grâce inexprimable et parfois un accent pathétique. Leur monde est pour lui un monde d’énigmes désespérantes, mais moins désespérantes que celle de sa destinée ! Il avait acheté, dans une cage minuscule, un de ces grillons que les Japonais appellent alouettes de l’herbe, et dont le chant donne aux citadins l’impression de la campagne et des nuits en plein air. Chaque soir cette âme infinitésimale s’éveillait, et toute la chambre vibrait d’une musique d’elfe. Mais la bonne oublia de renouveler la tranche d’aubergine dont vivait le petit musicien. Le trille s’éteignit. L’alouette mourut. Et cependant elle avait chanté jusqu’à la mort, une mort atroce, car elle avait dévoré ses propres pattes. Et Lafcadio Hearn s’écrie : « Peut-être après tout n’est-ce pas la pire des destinées pour qui a reçu le don fatal. Il est des grillons humains qui, pour continuer à chanter, dévorent leur propre cœur. »

Il se dévorait le cœur dans sa cage japonaise. Si du moins, comme les Stevenson et les Kipling, il avait pu s’élever au-dessus des circonstances ! S’il avait pu faire un roman, un simple petit roman qui lui survécût ! Mais il ignore tout de la réalité. « Je ne sais que mes sensations et mes livres. » Il demande à son ami, son seul ami américain, M. Mac Donald, de lui fournir des sujets d’histoires entre Européens et Japonais dans les ports ouverts, car il vit en dehors du monde, et

  1. Lafcadio Hearn, Kottô, traduction de Joseph de Smet. (Mercure de France.)