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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 44.djvu/572

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de se passer aux environs de la ville. Un paysan était allé consulter un astrologue au sujet de sa mère devenue aveugle. L’astrologue lui répondit qu’elle recouvrerait la vue, si elle mangeait un foie humain fraîchement tiré d’un corps jeune. Le paysan retourna chez lui en pleurant. Sa femme lui dit : « Nous avons un fils. Il est beau. Vous pourrez trouver une femme aussi bonne et même meilleure que moi ; mais vous ne pourrez pas avoir un autre fils pareil. Tuez-moi et donnez mon foie à votre honorée mère. » Ils s’embrassèrent. Le mari la tua d’un coup de sabre, arracha son foie et le mit à cuire. Mais, aux cris de l’enfant, les voisins et la police accoururent. Devant le tribunal, le paysan avoua ce qu’il avait fait et cita pour se justifier des histoires empruntées à des livres bouddhiques. Les juges, émus jusqu’aux larmes, ne le condamnèrent qu’à neuf ans de prison, a Et cela se passe, s’écrie Lafcadio Hearn, à quelques milles de l’endroit où l’on enseigne le calcul intégral, la trigonométrie et Herbert Spencer ! Cependant ni la science, ni la religion occidentale n’inspirèrent jamais une pareille idolâtrie filiale à un fils et surtout à une bru ! » Au fond, et bien qu’à son avis l’astrologue méritât la mort, il admire encore. Mais quelques autres exemples de cruautés, commandées par la superstition ou par le fanatisme du point d’honneur, lui ont fait toucher dans la nature japonaise « l’argile primitive dure comme du fer, pétrie peut-être de tout le tempérament ardent du Mongol et de toute la souplesse dangereuse du Malais. » Et cela, il n’a pu s’empêcher de l’écrire dans son livre Ce qui vient de l’Orient. Mais d’ordinaire il réserve à ses correspondans intimes la confidence de ses déceptions et de ses impatiences.

Ses livres n’en sont pas moins sincères. Seulement, il ne travaille bien que lorsque sa sensibilité a été froissée. « J’ai besoin, dira-t-il, du mordant d’un acide. » C’est à ses rancunes contre la société américaine que le Japon dut les couleurs les plus flatteuses dont il le peignit. Son dégoût des fonctionnaires japonais en redingote idéalisa les anciens samuraï. L’odium theologicum dont, à tort ou à raison, il se croyait poursuivi par les missionnaires protestans, lui dicta ses plus belles rêveries sur le bouddhisme. Tout ce qui le choquait et l’exaspérait à Kumamoto lui embellit son séjour de Matsué. Il considérait lui-même comme un peu morbide cette nécessité d’un aiguillon doulou-