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vous trompez : c’est votre maison, à vous, qui est à l’envers. Le Japon est à l’endroit. » Notre vie est artificielle et compliquée ; la vie japonaise, simple et naturelle. Nous nous agitons fiévreusement ; les Japonais ont le calme et la mesure. Les Américains n’estiment que la richesse ; les Japonais honorent la pauvreté. Les Américains ne se soucient point de l’art ; au Japon, le plus pauvre paysan a plus de sens esthétique qu’un milliardaire de Cincinnati ; et il n’y a pas dans les plus pauvres ménages un objet que l’art n’ait modelé et qui ne signifie plus que sa valeur. Notre vie est une lutte organisée entre tous les individus reconnus égaux ; la vie japonaise est une hiérarchie de subordinations. Elle subordonne l’individu à la famille, la famille à la cité, et fonde ainsi son harrnonie sur l’obéissance aux lois, aux mœurs, aux morts, aux dieux. L’émancipation de l’individu est l’essence même de la civilisation occidentale ; le sacrifice de l’individu est l’essence même de la civilisation japonaise. Notre éducation favorise toutes les tendances à s’affranchir du passé ; l’éducation japonaise les réprime. Aucune religion ne nous fait mieux sentir que le Shintoisme combien nous dépendons de nos morts. Aucune religion, mieux que le Bouddhisme, ne nous apprend à maîtriser l’illusion tumultueuse de notre moi et à la courber, résignée et souriante, devant l’inévitable. Les images du Jizô bouddhique « sont assurément plus suaves que n’importe quelle image du Christ ; » et son sourire d’adolescent aux paupières baissées va plus loin dans l’inconnaissable que toutes les religions et les philosophies occidentales. (Quoi ! même celle de Spencer ?) Il est assez piquant qu’un sauvage indépendant comme Lafcadio Hearn prenne parti contre l’individualisme ; qu’un cosmopolite n’attache de prix qu’aux sévères disciplines qui constituent la famille et la patrie ; que le plus personnel des artistes exalte éperdument l’oubli de soi-même.

Quant à ses généralisations sur la vie sociale japonaise, elles sont justes, dans la mesure où un Japonais, qui voudrait être désagréable à ses compatriotes et qui aurait compris que le christianisme est à la base de notre civilisation, en supposerait l’esprit absolument réalisé et ne verrait tel pays d’Europe ou d’Amérique qu’à travers l’ombre des cloîtres et la lumière mystique de la charité. De ce que tous les catholiques font le signe de croix, il ne s’ensuit pas qu’ils aspirent tous à être crucifiés. En somme, Lafcadio Hearn reprenait contre la civili-