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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 44.djvu/566

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nante, attentive, docile à ses moindres souhaits, une petite femme dont la parole lui produisait le même effet que le chant d’un oiseau. Il en était l’interprète et le devin. La pensée de cette jolie créature ne lui apparaissait qu’à travers un voile qui pouvait devenir plus transparent de jour en jour, mais qui n’en restait pas moins un voile. Il n’en distinguait bien ni les contours ni les nuances : ce qui lui permettait de les imaginer. Cette langue inconnaissable, dont il ne devait jamais avoir que des aperçus légers et superficiels, maintenait dans leurs rapports le mystère qui peut naître de la profondeur d’un esprit ou d’une âme.

La jeune femme était intelligente. Elle sentit que ce qu’il avait aimé en elle, c’était le vieux Japon, el que les petites superstitions, les anciennes croyances, les rites et les usages domestiques, dont une autre peut-être se fût cachée devant un Européen, lui seraient ses meilleurs sortilèges. Elle introduisit dans la maison de l’étranger toute la bizarrerie de la religion populaire et la légende dorée du temps féodal. La difficulté de se faire comprendre l’en rendit forcément économe. Lorsqu’ils quittèrent Matsué pour aller à Kumamoto, puis à Kobé, puis à Tokyo, elle emporta son trésor qui paraissait inépuisable parce que ni l’un ni l’autre n’y pouvaient puiser à pleines mains.

Lafcadio Hearn, lui, jouissait de la vie. Il était enfin un homme considéré, presque considérable. Chaque semaine le journal de Matsué lui consacrait un article. Les reporters tenaient le public au courant de ce qu’il avait fait, de ce qu’il avait dit ; on savait à quel festival il avait assisté, quel temple il avait admiré, dans quel restaurant il avait dîné. Il était reçu au seuil des églises bouddhiques par des prêtres en habits magnifiques, aussi beaux que les daïmio du passé. Quelle revanche sur son existence obscure et besogneuse des États-Unis I Personne ne le toise du haut de sa richesse. C’est même lui le riche, dans cette population si pauvre. Son traitement d’étranger fait de lui un grand seigneur parmi ses collègues qui sont à peu près payés comme nos facteurs ruraux. Il a bien quelques petites déceptions. Un jour on le mène à Yabasé : il se flattait d’être le premier Européen à y mettre le pied, quand il apprend qu’un affreux missionnaire y était venu avant lui. Un autre jour, à Otsuka, des paysans lui lancent du sable et de l’eau. Mais les autorités lui présentent d’humbles excuses. « D’ailleurs, nous