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Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 44.djvu/564

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J’ai longuement flâné dans Matsué. J’y suivais le fantôme de Lafcadio Hearn. Il me préce’dait sur la route montante qui mène à la pagode. C’était là qu’il errait souvent à la nuit tombée, en compagnie de sa petite femme silencieuse. Il me promenait de préférence le long de la rue des temples. Il y en avait un dont l’enclos était ombragé par un seul pin. Ses branches horizontales, appuyées sur des béquilles, donnaient l’impression d’un vieux roi puissant que ses forces trahissent et que soutiennent de vils esclaves, mais qui n’en couvre pas moins d’une ombre jalouse son empire où dorment les morts. Les sanctuaires entre-bâillés resplendissaient. Leurs petites tables de laque et d’or, surchargées de vases indescriptibles, éveillaient l’idée d’une mystérieuse alchimie. Je n’avais jamais tant vu de Bouddha sculptés dans le granit. Furieux, rieurs, difformes, méditatifs, somnolons, relevant le menton d’un air de mépris ou tendant avec une mine facétieuse la rondeur ballonnée de leur panse, ils auraient formé une galerie d’un réalisme étonnant. Et la plupart avaient autour du cou des chapelets où, sur chaque grain, était collée une prière imprimée ou un papier blanc votif.

Comme Lafcadio Hearn, je fus, dès le lendemain de mon arrivée, présenté au préfet dans la même salle dont il avait franchi le seuil avec un battement de cœur. Mais ce haut fonctionnaire ne portait plus les riches vêtemens de soie qui l’avaient impressionné. Il avait aussi perdu « son calme suprême de bouddha. » Il était très moderne, un peu agité. Quand je lui exprimai mon désir de visiter l’ancienne maison de Lafcadio Hearn, il parut très surpris et il pressa un bouton électrique. Un de ses secrétaires étant accouru, il lui demanda s’il connaissait la maison de… de… « De Lafcadio Hearn, » lui soufflai-je. Il répéta : « De Lafcadio Hearn. » Le secrétaire sourit, se gratta l’oreille, disparut et ramena un de ses collègues qui, en effet, connaissait cette maison, louée maintenant à un employé de la préfecture. On téléphona, et il fut répondu que je pourrais la visiter à deux heures. Elle était située derrière le parc du château, séparée de la route par un mur dont l’auvent de tuiles et la haute porte indiquaient une résidence de Samuraï. La dame du logis, une jolie femme, m’y accueillit avec un plaisir que je ne m’expliquai qu’au moment de partir, quand elle me présenta en rougissant un album tout neuf, où elle me pria d’ins-