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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/954

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s’exerce-t-il ? Être maître de Pétrograd, avions-nous fait observer, n’est point être maître de la Russie. Depuis lors, il est apparu, dans l’incertitude des nouvelles, que les suppôts de Lénine avaient conquis Moscou après Pétrograd, et que peu à peu la contagion s’est étendue Si l’on essaie d’en suivre l’infiltration, à la trace des indications que peuvent fournir les élections à la Constituante, qui ont commencé malgré tout à la date antérieurement fixée du 25 novembre, on trouve que les maximalistes ont la majorité, ce qui n’est pas absolument posséder le pouvoir, outre Pétrograd et Moscou, à Smoleusk et à Tamboff, dans la Russie centrale, à Kharkhoff, plus au Sud, et, tout à fait au Sud-Ouest, dans la seule ville de Nikolaïeff, sur le Boug. En revanche, les Cadets l’emporteraient, en décrivant par l’Est un demi-cercle du Nord au Sud, à Novgorod, Kostroma, Nijni-Novgorod, Kiazan, Orel, Saratoff, Voronej, Poltava; les socialistes-révolutionnaires, qui sont modérés par comparaison, sont vainqueurs en Crimée, à Simferopol ; Odessa, Kherson, Ielizavetgrad, dans le Sud, restent le domaine du bloc juif. Aucun parti, ne semble en position de créer ou de ressusciter rien qui ressemble à un gouvernement normal. Mais il ne nous vient pas seulement de Russie des rumeurs d’élection, il nous en vient des bruits de séparation, symptômes ou manifestations d’une anarchie bien plus profonde, bien plus irrémédiable encore. On dit que la Finlande se sépare, que l’Ukraine se sépare, que la Crimée se sépare, que la Sibérie se sépare. Chacune des Russies veut avoir son autonomie, ses institutions, son armée, — pour ne pas se battre, — son drapeau, pour le déposer.

Il n’y a plus de Russie, et la vérité perce lentement et douloureusement qu’il n’y en a plus parce qu’il n’y en avait pas, parce qu’il n’y en a jamais eu. Il n’y avait de Russie que dans le Tsar; non point une nation, mais un régime, et moins un régime qu’une Cour, et moins encore une Cour qu’un autocrate, un patriarche, un « Petit Père; » un peu comme, pour les musulmans, il n’y a pas de nationalité, mais une foi, une religion, la maison de la croyance, le Dar-el-Islam. Le Tsar et le tsarisme renversés, l’armature ôtée, la Russie s’écroule. Ce n’était qu’un décor, comme ceux que Potemkine dressait pour son impératrice. Mais qu’ont donc fait pendant vingt ans nos diplomates, s’ils n’en ont pas instruit leurs ministres ? Et s’ils les en ont instruits, par quelle aberration ou quelle espèce d’infirmité intellectuelle n’avons-nous pu nous représenter objectivement toutes ces Russies latentes, et ne concevoir qu’une fausse Russie in abstracto ?

Mais il serait vain désormais de récriminer. Mieux vaut, parmi les