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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/938

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derrière les autres, à même le pavé, sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Mais ce ne sont pas les grands sujets, ni les intentions définies qui donnent leur prix aux créations plastiques. « Je donne un titre à mes statues lorsqu’elles sont finies, parce que le public le demande, disait un jour Rodin à un critique anglais ; mais les titres ne révèlent que très peu de leur sens réel, » et à M. Paul Gsell : « En somme, on ne doit pas attacher trop d’importance aux thèmes que l’on interprète. Sans doute ils ont leur prix et contribuent à charmer le public, mais le principal souci de l’artiste doit être de façonner des musculatures vivantes. » Et il complétait sa pensée en parlant des thèmes très simples, très plastiques comme celui de sa Centauresse : « Ils éveillent, sans aucun secours étranger, l’imagination des spectateurs. Et cependant, loin de l’encercler dans des limites étroites, ils lui donnent de l’élan pour vagabonder à sa fantaisie. Or, c’est là, selon moi, le rôle de l’Art. Les formes qu’il crée ne doivent fournir à l’émotion qu’un prétexte à se développer indéfiniment. »

Celles que Rodin a créées le fourniront longtemps sans doute. Son œuvre, sortie de terre, considérée en elle-même et pour elle-même, fera penser les hommes à venir, comme toute œuvre forte et de main d’ouvrier. Peut-être les fera-t-elle penser à quelque grand monument dont ils croiront voir, çà et là, les morceaux épars, et reconstruiront-ils, dans leur imagination, une œuvre grandiose, comme celle que, dans son imagination, Rodin avait construite. S’ils retrouvent, dans quelque texte, qu’il fit une Porte de l’Enfer, sans doute, ils concevront l’idée de quelque chose de formidable… Pour nous, dominés par l’obsession du drame qui, en ce moment, se déroule, c’est à une autre porte qu’il nous fait songer : — à cette sorte de porte qui ne ferme rien, qui ne sert à rien, qui ne s’ouvre sur rien que sur le ciel et qui, pour cela, est la plus belle de toutes : à un Arc de Triomphe. Quand on regarde, sur celui des Champs-Elysées, le Départ de Rude, que Rodin admirait tant, on ne peut s’empêcher de songer que le cycle d’Art ouvert par ce chef-d’œuvre attend toujours qu’on le referme et l’on se prend à regretter que soit disparu celui qui, le mieux peut-être, aurait su lui donner un pendant digne de lui et figurer le Retour.


ROBERT DE LA SIZERANNE.