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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/933

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n’a pas, avec Rodin, l’idée du mouvement par un paraphe que décrit la statue dans l’air : on a la sensation, par une légère inflexion, qui modifie profondément la statique de la masse, en portant le poids d’un côté plutôt que de l’autre, et par la coordination harmonieuse d’attitudes différentes, les diverses parties du corps. Il figure, à la fois et sans qu’on s’en doute, les deux temps d’un même mouvement. Les jambes de l’homme réveillé, qui se lève, n’ont pas encore achevé de se dresser, les genoux pointent encore un peu, quand déjà la poitrine se soulève, se dilate avec force, dans une ascension entièrement accomplie pour elle, — et c’est l’Age d’Airain. Les deux pieds d’un homme en marche sont fortement attachés au sol et il semble que le pied droit qui est en avant soit seulement en train de s’y poser, mais, déjà l’épaule gauche, qui se hausse, indique un effort pour soulever la jambe gauche, — ce qui n’aura lieu pourtant que dans un instant, — et c’est le Saint Jean-Baptiste.

Le maître a fait, lui-même, la théorie de ces mouvemens et il faut lire, dans ses Entretiens, sa claire démonstration. Il l’applique au Maréchal Ney de Rude, il montre que, dans cette œuvre, l’artiste a laissé les jambes de son héros dans l’attitude qu’elles avaient quand il a dégainé et qu’au lieu de lui laisser le torse dans l’attitude correspondante au même moment, c’est-à-dire légèrement incliné vers la gauche, il l’a redressé, pose qu’il n’a pu prendre qu’un instant après. Et Rodin ajoute : « C’est, là, tout le secret des gestes que l’art interprète. » Le statuaire contraint, pour ainsi dire, le spectateur à suivre le développement d’un acte à travers un personnage. Dans l’exemple que nous avons choisi, les yeux remontent forcément des jambes au bras levé et comme, durant le chemin, ils trouvent les différentes parties de la statue représentées à des momens successifs, ils ont l’illusion de voir le mouvement s’accomplir. » On ne peut pas mieux dire. Le meilleur mouvement en effet, dans l’art, est celui qui indique celui qui a précédé et celui qui va suivre. Le principe est donc trouvé : la difficulté est dans la pratique. Elle est extrême, puisqu’il faut confronter, dans une seule figure, deux altitudes qui dans la nature ne se présentent que séparément. Il est bien vrai que l’œil ne les distingue pas séparément dans la nature, mais la nature bouge, la statue ne bouge pas et si la contradiction des deux mouvemens était trop forte, elle se percevrait à la longue et paraîtrait