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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/926

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communiqueraient leurs vertus aux erreurs ou aux échecs. L’œuvre d’un artiste n’est pas une et indivisible, et c’est seulement par une dévotion peu éclairée que ses fidèles se refusent à voir ses faiblesses ou ses tares, comme les hagiographes une ombre dans la vie des saints. Qu’on y prenne garde, au surplus : ce sentiment, noble et touchant à son origine, est soutenu par quelque chose d’infiniment moins respectable : par la spéculation. Que deviendraient, en effet, les moindres pochades, les essais manques, recueillis et accaparés par les gens qui font le trust d’un atelier ou d’un artiste, si le goût individuel se mettait à faire la différence d’une œuvre à une autre, à discerner, en un mot à ne pas attribuer la même valeur à tout ce qui porte la même signature ? Qu’arriverait-il si l’on considérait une œuvre d’art comme une œuvre humaine, pénétrée de plus ou moins d’émotion, sujette, comme tout ce qui vient de l’homme, aux défaillances et aux erreurs, et non comme un chèque dont la signature assure la valeur ? Ce serait la ruine des trusts, la déroute des syndicats, le marasme de la Bourse, la fin de tout !

On est d’autant plus surpris de ces lamentables sophismes que Rodin n’en avait nul besoin. A vrai dire, ils n’ont guère commencé de se produire qu’à propos de ses dernières œuvres, qui, elles, en avaient besoin, parce qu’elles n’étaient que des réalisations fort incomplètes de trop obscures pensées. C’est seulement quand l’œuvre de Rodin ne toucha plus par son aspect sensible qu’on se mit à parler philosophie. C’est alors seulement qu’on parle de Wagner, — l’œuvre du maître sculpteur fut comparée à Parsifal, — de Beethoven, d’Ibsen, de Nietzsche, de Schumann. Tous les dieux étrangers furent appelés à la rescousse et aussi l’opinion de l’étranger, cette « postérité contemporaine. » Les plus enragés à accourir furent les Allemands… Certes, l’hyperbolique admiration de la gent teutonique pour Rodin ne lui enlève rien de ses mérites, ni de son caractère tout français, non plus que l’épithète de « sculpture wagnérienne, » qu’on lui prodiguait hier comme un éloge et dont on serait, peut-être, un peu plus ménager aujourd’hui. Mais si tout cela ne lui enlève rien aujourd’hui, c’est que cela ne lui ajoutait rien hier. Si Rodin n’est nullement un esprit parent de Wagner ou de Nietzsche, que voulait-on dire quand on disait qu’il l’était ? On ne voulait rien dire du tout : on était donc en pleine logomachie.