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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/913

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traînante babouche noire, et ces chevilles que n’emprisonne plus l’horrible caleçon aux cent plis ! Face au Caïd impassible, assis sur sa chaise de jardin, au milieu de ses gens, elle chante d’une voix un peu haute, un peu pressée :

« Oh ! que suis-je ? Rien, une errante.
Rien qu’une pauvre créature,
une paille entre vos mains.
O Monseigneur, qui vivez dans des habits de soie
et montez à cheval avec un fusil,
que suis-je ? Que vous ai-je fait ?
Pourquoi me torturer, Monseigneur ?
Le pauvre peut-il être l’égal du riche ?
Le fatigué peut-il coucher dans le lit de celui qui est reposé ?
Monseigneur ! Monseigneur !
O ma petite sœur, viens me sauver,
mon œil ne se ferme plus.

Alors une autre chanteuse se lève, que je n’avais pas vue en entrant, vêtue d’un caftan rouge, celle-là, moins jolie, plus chargée de bijoux, les pieds dans des chaussettes de soie verte. Ensemble elles esquissent une sorte de pas, se croisent, s’approchent, se rencontrent, appuient leur corps l’une à l’autre ; puis celle qui a déjà chanté revient s’asseoir sur je tapis, tandis que l’autre commence sur un ton qui a l’allégresse d’un galop de cavalier :

O Monseigneur, soyez le bienvenu,
Vous le plus beau des cavaliers qui jouent de la poudre.
Que veux-tu, ma sœur, Dieu l’a voulu !
Je vous souhaite bonjour et bonsoir, Monseigneur.
Pour vous, je chante comme le rossignol ;
ne repoussez pas mon chant.
Mon cœur m’a forcé de m’attacher à vos pas.
Boire au verre où vous avez bu vaut la vie.
O docteur, quel médicament
pour me guérir de l’amour de Monseigneur ?
Ne partez pas, ne partez pas !
Si vous partez, vous n’aurez pas bon voyage.

Elle chante d’une voix un peu éraillée par la fête, hachée