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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/910

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Sous tous les pavillons, c’est le même poème, les mêmes accens passionnés, la même musique d’instrumens assez pauvres et de voix au contraire prodigieusement souples et fertiles. Ces tentes sur cette falaise brillent comme des kiosques de lumière, de grâce, de raffinement, de politesse et d’accueil. L’Andalousie refleurit sur ces tapis étendus dans le sable. La nuit prête l’oreille, le flot accompagne la fête. C’est une cour d’amour sous la lune. Je ne croyais pas cela possible que tant de volupté pût naître d’une foule qu’une fête rassemble autour d’un mausolée, dans un endroit perdu, où il ne restera demain que le sable, la solitude, le bruit des vagues et le tombeau.

Mais, il y a dans tout ce plaisir quelque chose de plus extraordinaire encore que ces voix, ces musiques, ces parfums, cette politesse. Pas une femme sous ces tentes ! pas une femme dans cette fête d’amour ! On ne parle que d’elle dans ces chants, et on ne la voit jamais. La musique, les parfums, la poésie, tout est là ; mais la femme pour qui toutes ces choses semblent faites, elle est absente. D’un pavillon à l’autre, toujours la même plainte, les mêmes bras tendus, le même appel amoureux, mais la gazelle demeure toujours invisible. Toutes les imaginations sont obsédées par le mirage de sa forme qui fuit, et nulle part elle n’apparaît… Mais justement cette absence ne fournit-elle pas à ces raffinés sensuels un élément de volupté ? Ou bien ces paroles d’amour n’ont-elles pour eux d’enchanté que la musique ? Prennent-ils leur plus haut plaisir à l’incantation harmonieuse sans plus s’attacher aux paroles ? Est-ce une sorte d’envoûtement par les sons, les roulades, les cordes des instrumens ? En artistes subtils se plaisent-ils surtout à la forme du poème ? Tout le monde s’accorde à dire que ces hommes qui passent des nuits et des jours à écouter ces gémissemens passionnés sont assez brutaux dans l’amour et qu’ils manquent précisément de ces délicatesses dont leur poésie est remplie et qui vont jusqu’à la fadeur. En vérité, ces personnages, sur les riches tapis des tentes, me demeurent aussi mystérieux dans leurs raffinemens que les Guenaoua dans leurs fureurs… On pense à leurs prières, à ces appels constans à la divinité. N’y a-t-il là aussi qu’une forme où leur cœur n’est pas intéressé ? un rite, une liturgie dans laquelle le sentiment entre pour une faible part ? Religieux, mais pas mystiques, sensuels, mais pas sentimentaux, est-ce ainsi qu’il faut les voir ?… »