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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/893

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s’inspirer de ces musiques non moins curieuses que les couleurs, — airs de cérémonies, de chœurs, de défilés, de récitals et de danses ? Il n’y a que dans les beaux couvens, aujourd’hui solitaires, des moines de chez nous, que j’ai entendu ces grands airs de plain-chant, tantôt d’une mélancolie monotone qui renaît sans cesse d’elle-même et ne sait pas s’épuiser, tantôt d’un enthousiasme et d’une étonnante allégresse. Mais ici, chez ces Maughrabins, l’adaptation aux circonstances de l’existence quotidienne donne à ces rythmes tout unis un mouvement qui leur fait défaut dans les demeures monastiques.

Sans doute, pour ceux qui la mènent, cette petite vie nocturne est bien bourgeoise et paisible, et ma seule ignorance la romantise à l’excès. Déjà au milieu de cette ombre et des bruits qui la remplissent, je me sens presque chez moi. Mais comme si la nuit marocaine, offensée de mon assurance, voulait m’étonner et me dire : « Insensé qui te figures avoir déjà fait le tour de ma ceinture étoilée, égrené toutes les perles de mon collier mystérieux ; insensé qui t’imagines que je n’ai pas mille ressources pour t’intriguer, te ravir, exaspérer et décevoir ton vain désir de comprendre ! » voilà qu’au milieu des ténèbres surgit tout à coup devant moi le monde des esprits souterrains.

C’était au fond d’une impasse qu’éclairaient violemment la lune et des jets d’acétylène qui jaillissaient, en sifflant, de vieux bidons à pétrole accrochés à la muraille. Au pied du mur éblouissant, une foule paraissait attendre comme le lever d’un rideau. Allais-je voir dans ce pauvre quartier se dérouler, sur le fond blanc du mur, un de ces films de cinématographe qui, jusque dans ce lointain Moghreb, font les délices des badauds ? Ah ! c’était bien autre chose ! Un lever de rideau, certes, mais un lever de rideau sur l’invisible et la folie.

Devant un brasero de terre où fumait de l’encens, un nègre était assis, impressionnant de dignité sauvage, des coquillages à son cou, et dans les mains une guitare. Autour de lui, d’autres nègres musiciens agitaient les cymbales qu’Apulée a décrites, quand son âne, comme moi, ce soir, se mêle aux mystères d’Isis. Et cet orchestre de fer déchaînait un furieux vacarme, monotone et précipité, pareil au bruit d’un moteur qui d’instant en instant aurait accéléré son allure.

Et c’était bien un moteur, cette musique infernale. Sous son rythme hallucinant, la foule s’émouvait en silence. On