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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/891

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l’agrément de vagabonder, chacun avec sa lanterne. C’était, d’ailleurs, un des plaisirs des bourgeois de Rabat de circuler ainsi dans l’ombre. La tête sous le capuchon, l’amoureux glissait dans la rue et courait à ses plaisirs. Comme dit le proverbe arabe : « Allah n’y voit pas la nuit. » Voulait-on voir ou être vu, on allumait son falot, et tout le monde était satisfait… »

Ainsi parlent ces délicats. Leur esthétisme un peu fané, leur poésie un peu dolente me font songer à ces Mauresques voilées que l’on rencontre parfois dans la rue, et qui ont la singulière habitude de pousser en marchant de petits soupirs qui étonnent, s’arrêtent comme prises de faiblesse, s’appuient à la muraille comme si elles ne pouvaient supporter le poids de leur corps, repartent, soupirent, s’arrêtent encore, — simple coquetterie, parait-il, qui témoigne tout ensemble de leur faiblesse et de leur grâce.

Mais, même par le plus beau clair de lune, la lune ne peut être partout. Une ville indigène est une vaste chose obscure. Que seraient ces sombres ruelles sans la lumière de ces quinquets ? De loin en loin, ils éclairent, et fantastiquement, de hautes murailles unies qui font penser à des banquises soudainement apparues dans la brume, des tours carrées percées tout à la cime de fenêtres étroites comme des meurtrières, des voûtes, des tunnels, de lourds marteaux de cuivre qui brillent sur des portes fermées ; ils éclairent une vie furtive de fantômes vêtus de blanc qui surgissent des ténèbres, s’illuminent un instant et retournent aussitôt à l’ombre ; ils créent avec des choses muettes, enveloppées et glissantes, une-petite vie nocturne de silence en mouvement qu’une ogive encadre et limite, et que les ténèbres prolongent. Cela paraît sans âge, semble n’appartenir à aucune heure du monde. Une émotion diffuse emplit le cœur et ralentit le pas ; volontiers on ferait la femme maniérée qui s’appuie à la muraille ; on regarde, on n’avance plus ; on remercie la vie un instant favorable, le temps suspendu dans sa course, la poésie arrêtée là, et ce quinquet municipal, magicien fabuleux, lui aussi instrument de songe.

Un marteau qui retombe sur son heurtoir de cuivre ébranle cette rêverie. Une voix sort du profond d’un logis : derrière l’épaisseur de la porte quelque femme parlemente avec le burnous qui frappe. Un colloque de syllabes rauques ; la porte