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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/890

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attendant le client, ou bien, assis devant leurs pupitres de poupée, une plume de roseau à la main, semblent écrire des actes fantaisistes, tant les caractères qu’ils tracent d’une main grasse et légère sont bistournés et gracieux. Il n’y a d’ouvert à cette heure, dans cette rue de la basoche, que les boutiques des fruitiers, gloire de l’été finissant, et chacun s’arrête au passage pour rapporter à la maison des raisins ou un concombre. Le feu du marchand de beignets, allumé sous son échoppe, jette sur tout ce coin de rue une lueur d’enfer. Comment lui-même, assis juste au-dessus de son fourneau, n’est-il pas cuit, recuit, bouillant comme l’huile où crépitent ses petits gâteaux au miel ? A la lumière de ce brasier, sous un plafond de cabats éventrés d’où s’échappent des plantes jaunies, l’herboriste-sorcier va chercher dans ses poussières de quoi brouiller un ménage, faire mourir un mari, ramener l’amant infidèle, ou simplement guérir un rhume, — vieille herbe séchée elle-même, vieux débris d’une médecine qui fut verdoyante jadis sous les arceaux d’Espagne, et qui ne vit plus aujourd’hui que d’un rayon de lune.

Non loin du magicien blafard, sous l’auvent du bijoutier, une boîte à musique, parmi les colliers barbares et les bracelets d’or et d’argent, joue d’une voix édentée une musique grêle et mièvre, où, sur un fond langoureux de violens, se détachent les notes aiguës et les sonnettes de quelque chapeau chinois. A force d’avoir tourné dans quelque harem inconnu de Rabat, de Marrakech ou de Fez, cela a pris, à l’usage, je ne sais quel air exotique, plus oriental que l’Orient même, sous lequel je reconnais, tout à coup, avec étonnement, quand la machine a cessé de marcher, ces airs de valses danubiennes qui semblent faire glisser les bateaux sur les lacs de la Suisse allemande.

De chaque côté de cette rue qu’éclairent le four aux beignets et cinq ou six bougies plantées dans des concombres, s’ouvrent, dans la masse des maisons blanches que la chaleur du jour parait avoir fendues, les crevasses de ruelles profondes où de loin en loin clignote un réverbère municipal.

Les passionnés du vieux Maroc, race irritable et charmante, gémissent avec amertume : « Que n’êtes-vous venu ici il y a seulement quatre ou cinq ans, avant ces odieux quinquets ! Rabat, la nuit, quelle poésie ! Quelle adorable symphonie d’ombre blanc et de nuit bleue ! Vous ne pouvez imaginer