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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/889

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La foire de Rabat


II. DANS LE MYSTÈRE DU MOGHREB [1]


VI. — UNE NUIT MAROCAINE

Ces nuits d’été marocaines, je les préfère encore au jour, si traîtresses qu’elles soient avec leur fraîcheur mouillée. L’œil ne ressent plus la fatigue de s’accommoder à la lumière, et dans l’air sont suspendus tant de bruits singuliers que même un aveugle, je crois, y trouverait son plaisir. Mais pourquoi prononcer ce mot si triste : aveugle ? Dans ce pays où ils sont innombrables, ceux que ne réjouit plus le spectacle coloré des choses, on ne leur donne point ce nom enténébré. On les appelle des « clairvoyans, » comme si la force de leurs regards éteints s’était retournée vers l’invisible et que Dieu leur permit de lire ses secrets dans la nuit.

Au milieu du quartier des grandes maisons silencieuses, il est une rue de fruitiers, de bijoutiers et de notaires, où chaque jour, à midi, le cadi tient ses audiences dans une petite mosquée assiégée par les plaideurs. A cette heure avancée du soir, le tribunal est fermé. Fermées aussi les armoires où les graves notaires, nonchalamment étendus sur des coussins de cuir, dans leurs vêtemens de fine laine, égrènent un chapelet en

  1. Voyez la Revue du 15 septembre.