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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/882

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enseigne protestante, que tout flâneur pouvait voir encore en 1820, au-dessus des barreaux en fer de la boutique, toujours tenue par un Sancerrois, et où se buvait le vin du père Boirouge.

Espérance Boirouge était un petit jeune homme carré, trapu comme le fort Samson. Il fut second, puis premier garçon du sieur Chandier, célibataire assez morose, âgé de quarante-cinq ans, marchand de vin depuis vingt années, et qui, lassé de son commerce, vendit son fonds à Boirouge, afin de pouvoir retourner à son cher Sancerre. Il y acheta la vieille maison qui fait le coin de la Grande Rue et de la rue des Saints-Pères, en face de la place de la Panneterie.

Cet événement eut lieu vers la fin de l’année 1765.

Vendre son fonds de Paris à Espérance Boirouge n’était rien, il fallait se faire payer, en toucher le prix.

M. Chandier, sa maison acquise, ne possédait que six journées de vignes, et les dix mille livres) valeur de son fonds, qu’il voulait placer en vignes, afin d’en vendre les récoltes au Fort Samson, et vivoter en paix.

Il voulut marier le jeune Boirouge à une Bongrand [1], fille d’un marchand drapier, qui avait douze mille livres de dot, mais, en y pensant bien, il la garda pour lui-même, n’eut pas d’enfans, mourut au bout de trois ans de mariage, sans avoir reçu deux liards de ce coquin de Boirouge, disait-il.

Ce coquin de Boirouge vint à Sancerre pour s’entendre avec la veuve, et il s’entendit si bien avec elle qu’il l’épousa.

Sa sœur, Marie Boirouge, s’était mariée à un Mirouet, le meilleur boulanger de Sancerre, et son frère, le vigneron, était mort sans enfans.

A trente et un ans, en 1771, Espérance Boirouge se trouva donc allié aux Bongrand, eut, sans bourse délier, le Fort Samson, et sa femme lui apporta douze mille livres placées en vignes, les vignes du vieux Chandier, et la maison située au coin gauche de la rue des Saints-Pères, dans la Grande-Rue. Cette maison, il la loua ; les vignes, il en donna le gouvernement au sieur Bongrand, son beau-père, en se promettant bien d’en vendre lui-même les produits, et il revint à Paris faire trôner sa femme au comptoir d’étain du Fort Samson.

Une circonstance aida à la fortune de l’heureux Boirouge.

  1. Balzac avait d’abord écrit : Une Mirouet.