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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/854

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invraisemblance qu’il se laisse convertir au devoir, soit par lui-même, soit par autrui : par lui-même, car les erreurs qui l’ont séduit ne cesseront pas de le tenter ; par autrui, car ce serait croire plus à des hommes faillibles comme lui qu’à lui-même. Le croyant est délivré de ces conflits. Entre les craintes qui le détournent d’être père et l’ordre qui lui commande de créer, il n’y a pas égale puissance. Les répugnances sont les fantômes d’une imagination tourmentée par un demain qu’elle ignore ; le précepte est la voix du maître qui dispose du présent et de l’avenir. Dès lors, tous les conseils de l’égoïsme sollicitent en vain le croyant, en vain les apparences donnent un air de sagesse à ses craintes. Il y a une sagesse à laquelle il croit plus qu’à la sienne, celle-là lui rappelle qu’il est superflu de prévoir et utile seulement d’obéir, et que Dieu dément comme il lui plaît les vraisemblances au profit des siens., Le fidèle parût-il oublié par cette miséricorde et puni de sa soumission, il sait que toutes les heures ne sont pas celles de la récompense, il accepte celles de l’épreuve, dussent-elles toute la vie préparer la récompense certaine des résignations patientes. Cette foi qui rend le devoir perpétuellement impérieux, malgré les souffrances nées de lui, est la source de la fécondité dans les familles et dans les races. Elle agit, et elle seule peut agir dans toutes les circonstances où l’homme doit sacrifier sa satisfaction immédiate à son vrai bien, ou un avantage personnel au profit d’êtres plus nombreux, plus vastes, plus permanens, la famille, la race, l’humanité. Et l’incomparable service qu’elle rend au monde est de sauvegarder les intérêts généraux qui, sans elle, seraient vaincus dans la raison humaine par l’égoïsme des intérêts particuliers.

Voilà le fait évident et mystérieux. Le but, l’ordre, l’efficacité, la noblesse de la vie sont révélés à l’homme par un pouvoir que nulle contrainte extérieure ne sanctionne, qui dans le plus profond de la conscience préexiste sans avoir été choisi, et règne sans se montrer. La preuve la plus certaine que ce Dieu caché existe est qu’il s’impose à nous contre nous-mêmes ; toutes nos passions ont un intérêt constant à ce qu’il ne soit pas, et c’est lui qui obtient notre adhésion volontaire à ce qui nous déplaît et nous coûte. Il accomplit depuis l’origine du monde le plus continu des miracles, puisque l’homme, si jaloux de ne pas servir, joint les mains et les tend aux liens sacrés.