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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/757

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Mais le soir, — admirons le calme, et aussi l’infatigable santé des héroïnes de ce temps sinistre, — Mme de Genlis, inquiète de l’air consterné du Prince, fait part de ses craintes à son mari. Le capitaine des gardes a perdu son dernier hallebardier ; en revanche, il est devenu collègue de son maître à la Convention. « Le Duc d’Orléans obéit aux plus mauvais conseils, dit-il. Il se perd. — Et vous ? — Oh ! ne craignez rien et ne voyez pas les choses en noir. Robespierre et sa bande sont trop médiocres pour garder longtemps le pouvoir. » Et le mari et la femme, sans plus se troubler du présent ni de l’avenir, — elle descendant de sa chaise de poste, — s’en vont passer leur soirée à l’Opéra, où se donne le ballet de Lodoïska !

Le lendemain, au départ, trouvant le Prince plus sombre et plus consterné que jamais, Mme de Genlis risque quelques conseils. « J’avais toujours, dit-elle, essayé de le modérer. » Il lui lit sa réponse habituelle : « Parlez-moi d’histoire ou de littérature. En fait de politique et d’idées modernes, vous n’êtes pas à la hauteur. »

Les fugitives arrivent sans trop de difficultés à Tournai. Elles y passeront cinq mois au milieu des armées, revenues de Hollande. Le Duc de Chartres n’est pas loin, avec sa division où Montpensier est capitaine. Bientôt Lord Edward vient réclamer sa fiancée ; le mariage est célébré, et Paméla, devenue lady Edward Fitzgerald, part entourée des vœux de son amie proscrite. Elle n’a plus d’autre appui que son frère, et celui-ci n’a plus d’espoir qu’en Dumouriez.

Mais Dumouriez lui-même est devenu suspect. Il a suffi pour cela qu’il allât à Paris pendant le procès du Roi et essayât de le défendre. Chartres voit son chef, qu’il aime, menacé du sort de tant d’autres brillans soldats. Depuis longtemps La Fayette est enfermé à Olmutz ; le pauvre vieux Luckner est en prison ; Montesquiou en fuite ; Biron déjà suspect, bien qu’il combatte la Vendée. A l’armée de Belgique, armée qui ne peut faire de grands progrès, — car elle manque de tout, — paraissent, avec des figures sévères, les délégués de la Convention.

Le jeune général, souffrant, s’étant mis au lit au deuxième étage, dans la maison qu’habite sa sœur à Tournai, entend, à travers le plancher, un bruit de grosses bottes et de voix impérieuses ; les délégués ont forcé la porte et pénètrent dans le salon de sa sœur. Ce sont des jacobins, Proly, Pereira et