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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/739

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Le 23, le Roi a cédé, la salle est ouverte ; mais les membres du Tiers État discutent avec agitation devant la porte. D’abord, ils ne veulent plus porter ce nom. Ils sont l’Assemblée nationale, ou tout au moins, les Communes de France, comme il y a des Communes en Angleterre. Ils ne veulent pas être introduits et installés par bailliages. Ils finissent par obtenir gain de cause, accordant seulement ce point : les ordres seront séparés, le clergé et la noblesse garderont leurs bancs.

Le Roi attend, dans un « cabinet » du rez-de-chaussée de Versailles. Il a admis auprès de lui ses deux frères, ses deux neveux et le Duc de Chartres. Celui-ci, fatigué d’être debout, n’ose pas demander la permission de s’asseoir, encore moins la prendre. Il raconte que les autres jeunes princes et lui ont fini par se percher sur une table, les jambes pendantes, derrière le Roi. Le Roi s’est fait apporter un fauteuil, et s’est fait remettre, pour passer le temps, la liste des députés. Il la lit tout au long ; à propos des noms qu’il connaît, il fait des réflexions, le plus souvent peu bienveillantes. Il répète : « Que diable celui-ci ou cet autre sont-ils venus faire là ? »

« C’est lui-même pourtant, pensait le jeune prince, colonel de ; dragons de Vendôme, qui a convoqué cette assemblée ; c’est par son ordre que le peuple l’a élue. Aimerait-il mieux qu’elle ne fût composée que d’inconnus ? Il y en a déjà trop de cette espèce. »

Ainsi raisonnait le futur Roi des Français, entendant les propos de Louis XVI sur les premières élections parlementaires ! L’attente dura cinq heures [1].

Vers midi seulement, le cortège royal se met en marche et traverse la ville. Le Roi et sa suite montent sur l’estrade, dans la salle des Etats généraux. La Reine, les princesses sont demeurées chez elles ; M. Necker aussi. Il a voulu s’abstenir. Point de cris de : « Vive le Roi ! » comme au premier jour. Point de spectateurs étrangers. Le souverain a pris une grave décision. Il prononce quelques paroles ; puis il donne ordre de lire la Déclaration dite du 23 juin. Les arrêtés du 17 juin et des jours suivans sont cassés ; le nom d’Assemblée nationale

  1. Il est possible que Louis-Philippe n’ait pas saisi toute la portée des réflexions du Roi. On lit dans le premier volume de Taine (p. 155, citation de Büchez et Roux, IV, p. 39) : « Le Roi disait en lisant pour la première fois la liste des députés : Qu’aurait pensé la nation, si j’eusse ainsi composé les notables de mon Conseil ? »