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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/733

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démocratiques et révolutionnaires. Mme de Genlis faisait de nous des républicains honnêtes et vertueux. Et néanmoins sa vanité lui faisait désirer que nous continuassions à être Princes. Il était difficile de concilier tout cela. »

Epaminondas, Phocion, Cincinnatus, Epictète, Marc-Aurèle étaient les sujets des conversations habituelles. Les figures de ces grands hommes, peintes sur des toiles de Jouy, ornaient les murs de la maison. Les élèves de Mme de Genlis se créaient des âmes antiques et pensaient voir autour d’eux, au lieu de Paris, cette Athènes de convention, ou cette inhabitable Rome qui décorent le fond des tableaux de David. Le pavillon de Bellechasse, par la variété de la décoration, devait rappeler la maison de Fragonard à Grasse : les délicieuses « Saisons » sur les panneaux du salon, pour le bonheur du maître ; de solennels Romains dans l’escalier afin d’édifier les visiteurs.

Elle leur lisait aussi l’Ancien Testament, « omettant les passages dont la pudeur pouvait s’alarmer. » Et il semble qu’elle devait transformer l’Ancien Testament en une sorte d’Ancien Régime. « Que de cruautés, s’écriait-elle, que d’abus ! Mais, Notre-Seigneur a été envoyé sur la terre pour abroger l’ancienne loi : nous ne devons la suivre qu’autant qu’elle s’accorde avec la nouvelle, qui est notre guide… Elle s’efforçait de nous rendre très religieux, et nous excitait à braver sur ce point les idées modernes. Elle nous engageait à nous distinguer de la masse de nos contemporains par une dévotion très rigoriste. En un mot, elle faisait de nous de véritables catholiques puritains. »

Elle commentait pour eux ce passage de Rousseau : « Si j’avais le malheur d’être né prince, d’être enchaîné par les convenances de mon état, que je fusse contraint d’avoir un train, une suite, des domestiques, c’est-à-dire des maîtres, et que j’eusse pourtant une âme assez élevée pour vouloir être homme malgré mon rang… » etc.

« Il est facile d’imaginer, fait remarquer Louis-Philippe, de combien d’amplifications et de commentaires ce texte est susceptible. Quelle fermentation ne devait pas produire un pareil levain dans la tête d’une femme exaltée et dans cette de jeunes princes ardens et portés à l’enthousiasme ! Ils devaient considérer leur rang de princes comme un fardeau… voir avec transport une grande révolution politique qui s’annonçait sur ces