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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/711

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De loin, dans la campagne désolée de l’hiver, ces agglomérations d’arbres font des taches sombres qui feraient songer aux îles d’un archipel. En été, ce sont des oasis de verdure entre les champs jaunis. C’est ainsi que s’annoncent, dans le Cambrésis, le Vermandois, le Santerre, les villages… Ces villages sont nombreux, à peine distans les uns des autres. Plusieurs ont recherché les plaques de sable argileux dont l’humidité favorise la croissance des arbres… Presque invariablement, ils se composent d’un noyau de bâtimens contigus, disposés sur le même type. C’est une agglomération de fermes, chacune avec sa cour carrée. On ne voit de la rue que la pièce principale de la ferme, la grange au mur nu, percé d’une grande porte. En face d’elle, la maison, suivie à son tour d’un verger et d’un plant où les peupliers s’élancent entre les arbres fruitiers. Le village est ainsi enveloppé d’arbres… » Tous les traits sont justes, sont vrais, sont à leur place. L’ordre est celui de la réalité ; celui de la logique, en même temps. Si l’on cherche d’où vient le charme de ce paysage, son charme vient de ce qu’en toutes ses parties il est à merveille intelligible, étant conforme à la raison. Or, montrer la réalité raisonnable, et sans l’avoir appauvrie à cette fin, montrer la réalité d’accord avec une intention de l’esprit, c’est le service que nous rend la science et le service que nous rend la poésie : une poésie naît ici de la science.

Ces villages des plateaux limoneux, dans les pays les plus fertiles, ne contiennent qu’un petit nombre d’habitans ; et le nombre diminue à mesure que le travail du sol exige moins de bras et que disparaissent plusieurs industries campagnardes : « Les maisons où résonne encore le cliquetis du métier se font rares… » Les unités agricoles subsistent, « telles que les conditions du sol les ont très anciennement fixées, dans le cadre monotone et grave des champs ondulans sous les épis : » un contemporain de Philippe-Auguste n’y serait pas dépaysé ; seulement, si l’on abandonne les campagnes !… La description se termine sur des mots inquiets.

Cette inquiétude, M. Vidal de la Blache l’a notée, d’une façon discrète et pathétique, à la fin de son étude sur La relativité des divisions régionales. Maisons délaissées, dans nos villages ; bourgs et petites villes très languissantes et qui ne s’éveillent qu’un peu, une fois la semaine, aux jours de marché ; beaucoup de vie naturelle et saine qui va se perdre dans les grandes villes : ces phénomènes sont connus. Les déplacemens de la vie se remarquent, sous le soleil, partout et ne sont aucunement des signes de décadence. Mais le changement se précipite, chez nous, de telle manière qu’il déroute les prévisions.