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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/707

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c’est « l’instabilité physique » de la côte, dans la région de l’Amazone. Les anciennes cartes marines placent au large de ce fleuve une zone qu’ils appellent « l’eau trouble et fangeuse, » acqua tiorbida e fangosa. Cette eau trouble et fangeuse a déposé, depuis le traité d’Utrecht jusqu’à nos jours, des atterrissemens le long de la côte : déplacemens de chenaux, formation d’îIles, éparpillement d’îIles, formation de lacs intérieurs ou de marais ont rendu la côte méconnaissable ; et, tout en se ralentissant, la modification des lieux continue. Récentes aventures, celles dont les preuves n’ont pas disparu, et dont les conséquences se déroulent près de nous, à notre avantage ou à notre détriment : celle qui, incurvant à l’Ouest le « blanc ruisseau de Loire étale, » donne à toute une portion de la France la physionomie qu’elle a ; et celle qui, brisant le lien rocheux du Boulonnais et du Hampshire, a séparé la France de l’Angleterre ou, par le chenal d’eau, les a reliées, selon les temps et les modes de navigation ; celle du Rhin qui a créé la frontière idéale de la Gaule et de la Germanie. Les accidens géologiques durent, si l’un d’eux est la raison de nos combats séculaires, de nos angoisses nouvelles et de nos deuils. La géologie préparait tout cela, organisait la destinée de nos provinces, la fertilité heureuse des unes, la vie perpétuellement menacée des autres. Et, si les mots ont l’air de manquer pour le récit des catastrophes qui ont précédé la venue des hommes sur les territoires, c’est que lesdites catastrophes sont inhumaines, ou préhumaines, tandis que les mots sont de nous. Mais elles nous concernent de telle façon qu’il sied pourtant de les raconter comme étant de nous. M. Vidal de la Blache ne craint pas d’appeler déjà le Rhin la masse d’eau qui, vers le début de la période diluviale, se ruait « par la porte dérobée de Bâle » et trouvait à se frayer passage dans la vallée ; et, quand cette masse d’eau se rue entre la Forêt-Noire et les Vosges, tout n’est pas fait : a il faut, dit-il, encore attendre, » pour que le fleuve ait son itinéraire. Attendre quoi ? Certains enfoncemens du sol. Et qui les attend ? Nous, en vérité ; nous qui n’étions pas là ; mais nous qui, des milliers d’années plus tard, vivons sous la dépendance de ces événemens.

Il y a une poésie étrange et magnifique dans les pages où l’auteur de La France et de La France de l’Est déroule les annales des âges dont nous sommes les héritiers sans y avoir eu d’ancêtres. L’héritage est là, sous nos pieds, à portée de nos-mains. Nous en profitons, nous le subissons ; et il fait toutes nos journées.

Peu à peu, dès avant nous, puis avec nous et par notre effort, s’est formée la France : elle a pâti, elle est sortie des tribulations du