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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/704

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autres et, en tout cas, ne sont jamais toutes perceptibles au patient ou à l’observateur. Le patient n’est pas uniment passif ; mais il choisit. Et l’observateur, semblablement, choisit les argumens de son commentaire. La science de la réalité vivante ne saurait se dispenser d’être un art.

Voilà, en résumé, les principes de la science que M. Vidal de la Blache a faite avec la géographie. Et son chef-d’œuvre est d’avoir peint un portrait de la France, deux fois précieux, pour la ressemblance et pour la beauté.

Les peintres de portraits, — s’ils ne sont pas, comme il arrive trop souvent, des peintres d’étoffes et de colifichets, habiles à imiter les plis et les reflets d’une riche parure, — et quelle que soit l’originalité de leur manière, Holbein est leur maître, ou bien La Tour de Saint-Quentin. Les uns, les élèves d’Holbein, assemblent dans une physionomie toute la méditation d’un être, son histoire, ses coutumes et la longueur de sa vie ; les autres, les élèves de La Tour, fixent un moment, un sourire, une moue, le rapide éclair d’un sentiment. Les uns peignent plus de passé ; les autres ne peignent que la plus récente minute. Et, comme le passé est immobile, les portraits d’Holbein ont peu de mouvement. Les portraits de La Tour n’ont guère de repos et ne laissent pas beaucoup deviner comment s’apaisent, dans une âme, ses courtes et multiples velléités. Il faut peindre à la manière de La Tour les êtres jeunes qui sont encore à s’étonner de ce qu’ils voient, de ce qui les touche et qui attrapent, à chaque instant de leur vie neuve, une surprise dont frissonnent leurs lèvres, dont rient leurs yeux ; et à la manière d’Holbein, les êtres qui ont déjà recueilli en eux-mêmes toute la merveille et le chagrin de leur durée. Il y avait, à la muraille d’une chambre, le portrait d’une dame âgée ; son fils l’avait peinte, l’ayant bien connue et bien aimée, telle qu’il la voyait depuis longtemps et telle qu’elle était devenue jour après jour, et chaque jour ayant laissé sur son visage une trace, et les traces de chaque jour s’étant jointes pour composer très lentement une image de patience et de bonté. Le visage était immobile et avait trouvé son repos. Un des artistes de ce temps les plus hardis à noter nos vivacités, nos agitations et nos folies, regardait cette image grave et, grave lui-même, dit : « C’est bien ; c’est ainsi qu’on peint le portrait de sa mère ! » C’est ainsi que M. Vidal de la Blache a peint notre mère la France : il a donné, à son portrait, de la durée.

Mais la France n’est pas vieille ; ou, étant vieille, elle est jeune