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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/697

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Chardin sont de doux maniaques, le père mélomane et la mère malade imaginaire : c’est elle qui éternue. Ils ont une fille, Marthe, autour de qui va tourner toute la pièce : Mlle Leconte, qui joue le rôle, en a fait une de ses meilleures créations.

Marthe n’a pas eu de chance. Mariée à un M. de Vrécourt, elle a été, en un an et demi, trompée quatorze fois. L’arithmétique tient dans cette pièce une place importante : ainsi on calcule, avec une précision qui ne laisse rien à désirer, que Mme Chardin en est à son quatre-vingt-treizième éternuement, et que ce Don Juan de Vrécourt ébauchait sa quinzième passade lorsqu’est intervenu un divorce, bientôt suivi d’une annulation en cour de Rome : je vous ai dit que nous sommes dans la meilleure société. Marthe vient reprendre chez ses parens sa chambre de jeune fille ; c’est un heureux jour : pourquoi faut-il que, ce jour-là même, les affaires achèvent de se brouiller entre la France et l’Allemagne ? C’est un vrai guignon. Cependant, chacun prend ses dispositions de guerre : M. Chardin renonce à la musique, Mme Chardin renonce à ses migraines, le docteur Marinois, socialiste, humanitaire, renonce à son antimilitarisme et tient à son fils, André Marinois, le langage du plus pur patriotisme.

A voir l’insistance avec laquelle, au cours de ce premier acte, on nous parle des déboires conjugaux de Marthe et de la fameuse annulation de mariage, l’idée nous est tout de suite venue que l’orientation de la pièce devait être cherchée de ce côté. Un ménage est désuni ; la guerre éclate : elle va rapprocher les époux. Vrécourt se conduira en héros ; il sera blessé ; mourant, il se convertira ; Marthe le raimera, le répousera, et d’ailleurs il ne mourra pas… Nous avions mal conjecturé. Ce n’est pas cela. Il y aura bien quelque chose de cela, mais seulement quelque chose… Certes, vous ne voudriez pas que Vrécourt manquât à bien se battre : Don Juan est brave. Nous apprendrons qu’il s’est brillamment conduit, qu’il a été cité, décoré. Le vieux Chardin, à cette nouvelle, ne se sent pas d’émotion et ne parle plus de son « gendre » qu’avec des larmes dans la voix. Il n’a de cesse qu’il ne l’ait ramené auprès de Marthe. Et Vrécourt revient, en effet, avec une aisance parfaite et comme si rien ne s’était passé, gai, aimable, brillant, conquérant, prêt à reprendre la conversation amoureuse avec sa femme, — d’autant plus volontiers qu’elle n’est plus sa femme. Mais il trouve Marthe très entourée. Il y a autour d’elle un certain Michelot, qui fait des affaires et, depuis la guerre, les fait excellentes. Et il y a le jeune Marinois. Camarade d’enfance de Marthe, il l’aime depuis toujours. Fils d’un