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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/585

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ne les y a jamais revus. Au bout d’une heure, les chasseurs les avaient repoussés très au large, jusqu’à Thiaumont. Et puis, ce furent les affaires de l’automne. Vous savez maintenant où ils sont.

« Et voilà, cher ami, le récit de mon histoire, puisque vous avez souhaité de la connaître. Vous voyez qu’elle est assez simple et que mon mérite n’est pas grand. J’ai eu la chance de réussir, mais à quoi en revient l’honneur ? Un grain de sable dans une glissière, une fusée qui s’enflamme plus ou moins à propos, un obus malheureux qui me met au désespoir et qui se trouve être mon sauveur… Vous voyez à quoi tout se réduit. »

C’était le soir. Le couchant glaçait d’une lumière rose la façade du palais, et mêlait les parfums aux ombres sur la terrasse. Je contemplais ces beautés, cet ensemble de traditions, de choses séculaires, toute l’harmonie contenue dans ce parterre à la française et qui, un an plus tôt, presque au jour dont celui-ci était l’anniversaire, eût été saccagée, violée, tuée, si là-haut une redoute avait moins bien tenu, et si un boulon eût sauté à la porte de Verdun. C’était l’heure où les avions sortent. Le ronflement de deux fokkers rôdait dans notre ciel, rappelait la menace toujours présente. Des shrapnells qui les poursuivaient de leurs légers flocons blancs faisaient dans le bleu un bruit de cloches.

— N’avais-je pas raison, fît pour conclure mon ami, de vous dire que tout cela était bien peu de chose ? Le meilleur pour moi, c’est encore le souvenir des mauvais momens et des heures de misère. Comme dit votre ami le général P…, qui est grand chasseur, vous le savez : « Ne me parlez pas des jolies chasses, de ces belles battues qui ne laissent pas trace dans la mémoire. Les seules journées qui comptent, ce sont celles où je rentre fourbu, boueux, de mauvaise humeur, la carnassière vide, et où je n’ai rien fait. »


PIERRE TROYON.


P.-S. — J’ai le chagrin d’apprendre que le capitaine Devient de succomber subitement, le 22 octobre dernier, aux suites de la commotion qu’il avait éprouvée, le 24 juin 1916, dans la tourelle de Froideterre,