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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/584

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trop longtemps. Nous avions secoué notre vermine. Il restait bien encore quelques Boches accrochés de côté et d’autre, embusqués dans les trous d’obus, car ces gens-là tiennent comme la teigne. Ils tiraient à l’affût sur tout ce qui se montrait, et ils avaient des gaillards qui ne rataient pas leur coup. Mais ce n’était plus mon affaire d’éplucher le terrain, j’y aurais perdu tout mon monde, comme mon aumônier… Il faut que je vous conte ce trait, c’est un hors-d’œuvre, mais très curieux. Nous en étions là, quand je vois monter par le ravin un lieutenant, le nez en l’air, à mille lieues de la situation. Un coup de feu, le voilà par terre. L’aumônier me demande la permission de le communier. Je refuse. Il me supplie à genoux. Que faire ? J’ai cédé. Il a fait cinquante mètres, et il est tombé raide. La balle avant de percer le cœur avait traversé la custode, où était une gravure des Pèlerins d’Emmaüs. Elle a fait un trou à la place de la tête du Christ…

« Le soir, on me les a rapportés tous les deux. Et alors, c’est ici le plus beau : ne voilà-t-il pas un autre curé (il en sort de partout) qui prend le Saint-Sacrement sur la poitrine de son confrère, et qui avale d’un coup toutes ces hosties assassinées, avec un air d’extase et de béatitude ?… On en voit de drôles, à la guerre. C’est le même tireur qui a fait ce doublé. Un de mes sergens le nettoyait à son tour, un quart d’heure après, d’une balle entre les deux yeux.

« Mais je ne pouvais pas prendre sur moi, dans ces conditions, la police des environs. C’était aux troupes de contre-attaque de la faire à ma place quand on me les enverrait. Elles arrivaient à midi. C’était un bataillon de chasseurs, qui n’eut pas de peine à ramasser ce qui traînait de Boches valides ou blessés, y compris le Herr philologue, déconfit et navré de sa mésaventure. Il ne s’expliquait pas comment on l’avait laissé aller seul si loin, sans personne pour le soutenir. C’est aussi pour moi un mystère, mais je n’étais pas chargé de le lui éclaircir.

« Ainsi prit fin l’apparition des Boches à Froideterre [1]. On

  1. Le capitaine D…, blessé dans son observatoire le lendemain de ces événemens, a été, pour ce beau fait d’armes, décoré de la Légion d’honneur et cité à l’ordre du jour du Corps d’Armée, avec le motif suivant : « A, par sa fermeté, repoussé une attaque ennemie qui avait pris pied sur la superstructure de son ouvrage. A, en toutes circonstances, donné l’exemple du sang-froid et du courage. Signé : Mangin. » (Ordre général n° 136 du 4 juillet 1916.)