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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/582

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souricière. Pourtant il me restait le choix entre deux ressources : c’était de tenter une sortie, — parti fort périlleux quand on a des Boches sur la tête, lesquels Boches vous fusillent à l’aise du premier étage pendant que vous débouchez par la porte du rez-de-chaussée. L’autre était d’essayer du canon, et si je ne serais pas plus heureux avec la tourelle de 75 qu’avec la tourelle de mitrailleuses. Mais il fallait faire porter l’ordre. Il y avait cent mètres à faire, sans boyau, sans défilement, car cet architecte de malheur qui avait conçu ce beau système d’ouvrages sporadiques, n’avait pas prévu de galeries intérieures pour les unir. Il fallait que quelqu’un se dévouât. S’il échouait, ce qui était probable, il serait toujours temps de risquer la sortie, car je ne me souciais pas de finir dans ce trou. On se battrait en plein air, les artilleurs comprendraient bien d’eux-mêmes la situation, ils tireraient dans le tas, ou bien nous serions aperçus de Saint-Michel ou de Souville, qui nous foudroieraient tous pêle-mêle de leur bord, et nous aurions au moins la gloire de mourir au grand jour.

« L’homme dévoué, on le trouve toujours : on n’a que la peine de le demander. Le mien s’appelait Neyton, un petit déluré, bien bâti, bon comme le pain et franc comme l’or. Je le regardais avec pitié et admiration ; je le retenais presque :

« — Mon ami, ce n’est pas un ordre que je te donne.

« Il partit. J’étais convaincu que je ne le reverrais pas.

« En effet, il n’avait pas fait trois pas dehors, qu’un Boche l’aperçoit et le vise ; les autres se mettent de la partie, vingt fusils partent à la fois. C’était bien ce que je prévoyais : je tenais mon pauvre Neyton pour un homme mort, et nous autres ne valant guère mieux. Il était évident que mon ordre n’arriverait jamais à la tourelle et que nous n’avions qu’à penser à faire une belle fin.

« C’est alors qu’il se produisit un de ces coups de fortune auxquels on a peine à croire, même après qu’ils vous sont arrivés, et qui réparent d’un seul coup toute une suite de hasards malheureux. Vous vous rappelez ce trou de 380, ce diable d’obus qui m’a tué mon adjudant Petit et ouvert ce puits par où nous pensions tous mourir empoisonnés ? Un de mes Boches du toit aperçoit ce trou et, surpris de voir sortir un homme d’un endroit où il jugeait bien qu’il ne devait plus y avoir que des cadavres, ou peut-être intrigué par le son de nos voix, il se