Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/581

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


voulait se donner des airs de militaire. Je le vois toujours jouer avec son pistolet, faire le moulinet et tirer son chargeur en l’air, par élégance, comme si ce freluquet n’avait que faire d’armes pour une conquête si aisée.

« Moi, bien entendu, je n’ai garde de le tirer d’erreur. Il était, convenu que nous ne piperions mot, que je faisais le mort jusqu’à ce que les Boches arrivent à cinquante mètres. A ce moment-là, je me démasque et fauche tout à coups de mitrailleuses. Les hommes étaient dans le secret, et nous attendions tous, la gorge un peu serrée, l’effet de notre petite surprise.

« Les Boches avancent toujours, bien tranquilles, sans se presser. Voici les premiers groupes qui descendent dans le fossé ; ils appellent les suivants ; les voilà sur le fort. Cent mètres… quatre-vingts mètres : on distingue à présent les numéros des cols. Je les laisse approcher encore, je vois s’élever doucement ma coupole de mitrailleuses. Encore quelques secondes… Mais qu’est-ce qu’elle a, cette tourelle ? Qu’est-ce qu’elle a, à ne pas tirer ? Et ses mitrailleuses, pourquoi, au lieu de faire face au Nord, à l’ennemi, mais pourquoi ? pourquoi donc restent-elles braquées bêtement du côté de Bras et de Charny ?…

« Vous est-il arrivé de vous trouver en patrouille nez à nez, à vingt pas d’un officier boche ? Il n’y a pas à prendre la tangente ; si vous tournez le dos, vous êtes mort ; vous vous dévisagez l’un l’autre et sans vous quitter le blanc des yeux, vous mettez fébrilement la main à votre revolver, mais votre étui résiste et ne veut pas s’ouvrir. Voilà un peu ma situation, pire même en réalité, puisqu’il n’y allait pas seulement de ma peau. Je dégringole mon échelle, j’accours ; mais rien à faire. La coupole surchargée de terre meuble par les explosions avait pu s’exhausser, mais pour se mettre en direction, elle ne voulait plus rien savoir. Cette maudite terre coulait dans les glissières. Ma tourelle est coincée sans remède. Inutile d’insister. Les Boches pendant ce temps achèvent d’envahir mon fort. Je les entends sur le toit, tandis que nous sommes à l’intérieur. Même j’aperçois, — dure ironie ! — les pieds de l’un d’eux, qui s’est installé tranquillement, jambes ballantes, sur ma traîtresse de tourelle.

« C’était la guigne. Je me voyais pris comme dans une