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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/578

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matin de la journée la plus tragique de sa vie. Au bout d’un moment, il reprit :

« Si je me reporte aux impressions de ce fameux 23 juin, ce que j’y trouve de plus frappant et de plus mémorable, c’est le silence, l’étonnant silence par lequel cette journée s’ouvrit. Succédant à ce tintamarre où nous vivions depuis trois jours, à ce crescendo de sons qui venait dans la nuit d’atteindre au paroxysme, à tout ce vacarme, aux explosions, à ces vols de furies déchirant l’air, vociférant depuis plus de soixante heures, ce silence, cette paix avaient quelque chose d’inouï. On eût dit que le chef d’orchestre avait subitement suspendu les tumultes, arrêté dans l’air tous les bruits. Aucun son ne venait des lignes, où tout semblait dormir. Peut-être avais-je à ce moment-là une sensibilité plus vive qu’à l’ordinaire. Un chant d’alouette, s’il y avait eu une alouette dans ce désert, on l’aurait entendu, et peut-être jusqu’au vol d’une mouche.

« Au fond, ce calme insolite ne me disait rien qui vaille. Si les Boches ne tiraient plus, c’est qu’ils se disposaient à attaquer. Mais alors, pourquoi ce mutisme inexplicable de notre artillerie ? J’ai appris depuis qu’elle avait de bonnes raisons pour se taire. Mais je l’ignorais alors et je me perdais en conjectures.

« Du reste, l’entr’acte ne fut pas long. A neuf heures, Roche, le sous-lieutenant de la batterie dont je vous ai parlé, me fait appeler à l’observatoire, d’où je venais de descendre il n’y avait pas une demi-heure. C’était une cheminée très étroite, où il n’y avait place que pour une personne. Il descend, me passe la jumelle, et d’en bas :

— Eh bien ? Vous avez vu ?

— Quoi, voir ?

— Eh ! mais parbleu, les Boches !

« En effet, on apercevait, sur la croupe à droite de Thiaumont, une petite ligne incolore, des points grisâtres qui remuaient. Mais c’était loin, à neuf cents mètres. Je n’en voulais pas croire mes yeux. Les Boches, allons donc ! Si c’était eux, d’abord, on verrait refluer nos blessés, nos fuyards. Et nos réservas, nos soutiens ? Ils nase seront pas laissé avaler comme cela tout crus, sans un coup de fusil, sans un coup de mitrailleuse. Nous aurions entendu le combat. Ainsi je discutais et j’opposais des raisonnemens à l’apparence encore douteuse.