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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/566

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facultés d’enthousiasme, tous ses thèmes d’existence, comme une vie entière tient en quelques secondes au moment de la mort, dans un raccourci de vertige.

« 20 juin 1916. — Je demande, si je suis tué, à être enterré dans mon fort, à l’endroit que j’ai fait creuser dans mon poste de commandement, avec mon manteau d’artilleur et mon costume de velours.

« 21 juin. — Le bombardement recommence, vraiment sérieux. Gros calibre. Hélas ! Cinq morts, quatre blessés déjà étendus là, à côté, sous l’éboulement. Dure journée ! J’encourage mes hommes, Abris dans l’une des citernes.

« 22 juin. 9 heures. — Le bombardement continue de plus en plus grave. Les voûtes vont-elles résister ? Que va-t-il advenir ? Peu importe, je fais mon devoir. J’ai tout mon sang-froid. Quoi qu’il arrive, mon fils sera fier de moi.

« 11 heures. — Voilà les belles émotions !… Je fais travailler. Je s timide, j’encourage de mon mieux.

« 13 heures. — Les Boches vont tenter quelque chose. Mais j’ai installé les mitrailleuses pour les recevoir. L’ouvrage est ébranlé, il tangue comme un navire. Il commence à être lamentable avec ses rondins de fer sortant des trous béans. Moral de tous excellent.

« 23 juin. 9 heures. — Les Boches sont là… Voilà le moment ! On va se défendre ! Vive la France ! Il me semble que je suis à l’Opéra voir jouer la Navarraise… Ma femme, mon fils, — chéris ! Adieu… »

Je rendis le cahier, que mon ami serra dans l’armoire, en silence. J’allais prendre congé, de peur de gâter par des remarques inutiles l’impression de ma lecture, quand, ayant refermé l’armoire et glissé la clef dans sa poche, il reprit : « Que faites-vous de votre après-midi ? Si vous avez une heure à perdre, nous monterons sur la terrasse. On y est très bien pour causer. »

La terrasse de l’évêché de Verdun mériterait d’être célèbre entre les plus nobles choses de France, comme une beauté de premier ordre. Le palais des évêques, auprès de sa cathédrale carolingienne à deux chœurs, de son église bicéphale, est un des plus parfaits monumens de la Régence. Sur la vieille acropole celtique, le chef-d’œuvre français apparaît comme la fleur d’un long épanouissement. Mais ce qui achève cette beauté,