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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/563

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J’aurais voulu de tout mon cœur apprendre ce qui s’était passé, J’essayais de relier ce que je savais de mon ami à ce que j’imaginais de cette minute supérieure. La guerre nous a accoutumés à fréquenter des tas de gens qui font tout à coup de très belles choses, mais on ne se blase pas sur ce genre de surprises, et puis les faits réels ont toujours un accent qui dégoûte des plus belles conjectures littéraires. J’étais malheureusement réduit aux conjectures, et si j’essayais de préciser le portrait de l’individu, afin d’en déduire quelque construction vraisemblable, je voyais l’image fondre par les bords, comme si elle s’enfonçait dans le clair-obscur d’une des « écoutes » qui étaient le lieu ordinaire de nos rencontres.

Alors une nouvelle image se substituait à la première : c’était celle de cet admirable « Inconnu » de Greco qu’on voit au musée de Madrid, et qu’on appelle l’Homme à l’épée ; le visage est d’une pâte plus mate, d’une aristocratie plus fine et comme d’une argile plus fière, mais, — à la seule différence des temps, et à celle qui tient au génie de l’artiste, — c’étaient les mêmes traits, hardis, gais et charmans, et ceux de mon compagnon, quoique d’un sang plus humble, leur ressemblaient comme ceux d’un frère.


III

Je revis plusieurs fois D… les jours suivans, sans qu’il fût question davantage de notre visite à Froideterre. Puis il partit en permission, et j’avais renoncé à m’instruire de son histoire, lorsqu’à son retour, après le mess, il me fit signe de le suivre dans son fameux boudoir. Il tira de l’armoire, en soulevant avec précaution une pile de linge, une grande enveloppe jaune, fripée et pleine de paperasses.

— « Tenez, me dit-il brusquement, vous m’avez paru curieux de mon affaire. J’ai là quelques souvenirs, des documens, des notes. Vous pouvez en prendre connaissance, Voyez si cela vous intéresse. »

C’était en effet tout un dossier, tel que les historiens et les fouilleurs d’archives, les Frédéric Masson et les Lenôtre de l’avenir se feront une joie d’en exhumer plus tard, dans les papiers de famille, quand nous serons tous morts, et que nos petits-neveux parleront de la guerre avec le même étonnement