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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/560

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que l’énergie, les volontés. Rien n’est même plus rare que d’entendre un récit militaire. On s’imagine que les officiers ne parlent que de la guerre. Ils en parlent sans doute, mais pour en discuter, fort rarement pour le plaisir de conter une aventure. On découvre bientôt que tout ce qui vous entoure, ce sont des figures qu’on n’a jamais vues que de profil, et que des plus connues on ne connaît guère qu’une apparence qui les laisse en réalité assez mystérieuses.

Mon compagnon n’était pour moi qu’un de ces demi-inconnus, ou l’une de ces connaissances dont on s’aperçoit un beau jour qu’on n’en sait rien de précis, comme une de ces images qu’on croit avoir présentes et nettes dans la mémoire : on serait souvent embarrassé d’en reproduire les traits. Je l’avais rencontré à Verdun, où l’on rencontre tout le monde, et l’y voyais assez régulièrement depuis un an. Je n’allais guère à la citadelle, où son service l’attachait, sans le trouver ici ou là, rarement au bureau, toujours actif, occupé, vif, toujours remuant, toujours gai, la main tendue et le képi sur l’oreille et vous saluant de loin d’un joyeux : « Eh ! bonjour, comment va ? » Il était la bienvenue de cette caserne assez morose. Je ne sais comment il faisait pour conserver sa bonne humeur, mais il avait le secret de ne jamais s’ennuyer. Il semblait être l’ennemi personnel du « cafard, » et pourtant le cafard suinte des murs de cet étrange rocher où l’on ne voit jamais la lumière du jour. Il le poursuivait dans tous les coins, comme une ménagère qui fait la chasse à la poussière. Ce n’est pas qu’il eût beaucoup de ce qu’on nomme esprit, mais il l’avait aimable ; et, sans le moindre brillant du monde, surtout sans s’efforcer à plaire, il plaisait par sa simplicité. Il ressemblait à ces femmes qui répandent le bonheur autour d’elles, simplement parce qu’elles sont heureuses. Il ne passait pas auprès d’un des innombrables ouvriers de ce monde souterrain, chauffeurs, mécaniciens, boulangers, sapeurs qui mènent là une vie de taupes à cinquante pieds sous terre, sans lui adresser une question, un bonjour, un de ces mots gaillards qui réveillent et font rire. Il était le boute-en-train de l’énorme bâtiment, l’imprésario des soirées, comédies, séances de musique, de chansons ou de cinéma. Tout cela ne l’empêchait pas de faire fort exactement son service ; mais dans tout ce qu’il faisait, il avait toujours l’air de trouver un plaisir. Dans cette noire