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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/556

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choses. Comme il arrive souvent dans ces capricieux climats, le temps, couvert dès le matin, s’était tout d’un coup rembruni ; un coup de vent assez aigre soufflait sur le plateau, et nous nous trouvions brusquement au milieu d’un nuage. Les formes dans cette grisaille fuyante paraissaient plus douteuses et plus étranges encore : rien n’avait plus sa place et ses contours connus. C’étaient de vagues écroulemens, des masses indécises, des escarpemens de blocs à demi dissous dans la brume, qui semblaient avancer, reculer à une distance inappréciable, suivant l’épaisseur du nuage interposé ; on voyait surgir des arêtes, des profils, des spectres aigus et tourmentés comme ceux des hautes montagnes, qui se noyaient l’instant d’après dans un nouveau flot d’ombres. Tout prenait sous ce crêpe une apparence rapide et inconsistante de fantômes. On ne pouvait dire dans quelle saison, à quel point de l’espace on se trouvait au juste parmi toutes ces formes incertaines et incolores. Les choses irréelles paraissaient se faire et se défaire comme des songes. Et toujours cette course silencieuse de vapeurs, ce galop de brouillards, cette fantasmagorie d’estompages muets s’effaçant, se dissipant, se poursuivant l’un l’autre dans le même fluide lavis de demi-teinte, dans la même fuite d’ouates spongieuses qui secouaient par instans quelques gouttes de pluie, comme des larmes à travers un voile de deuil. Tout cela avait un air singulier de douleur, on ne sait quel aspect d’au-delà, une physionomie d’outre-tombe. On se serait cru transporté sur une autre terre que la nôtre, au milieu d’un Erèbe sans âge, comme si ce qui s’était passé là s’éloignait déjà dans le fond impalpable des légendes ; sans doute c’est sur cette cime que les âmes exhalées de cet immense cimetière se donnaient leurs rendez-vous, et leurs tourbillons innombrables menaient là-haut la ronde taciturne des ombres.

Mais avec cette inconstance d’humeur, cette soudaineté de volte-face fréquente dans ces parages, une saute d’air produisit un nouveau changement de décor. Le ciel se découvrit comme il s’était couvert. Un souffle dispersa les brumes, leurs flocons s’évanouirent et se volatilisèrent, et un rayon oblique, glissant entre les plans supérieurs des nuées, parcourut une minute l’ensemble du paysage. La lueur errante promena légèrement son pinceau le long de la vallée étendue à nos pieds, et se retira comme à regret dans un ciel soucieux. Ce furtif sourire avait