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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/55

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jamais et précisément la sensation du danger où il est de tomber, où il ne tombe pas, est exquise et un régal des plus délicats.

Je crois que je viens de dire quelques-unes des qualités classiques de l’École française. Degas serait-il donc un classique ? Il ne l’est ni par ses sujets, ni par ses modèles, ni par sa composition, ni par son éclairage, mais nous venons de voir qu’on ne saurait l’être davantage par le dessin, par la mesure et par l’esprit. Quand on considère tout ce qui, dans un tableau, est l’extérieur de l’art de peindre, on dit : c’est un novateur, c’est un révolutionnaire, et l’on n’a pas tort. Quand on serre de près les caractères spécifiques, on dit : c’est un traditionaliste, et l’on a raison. C’est la différence des points de vue qui fait la différence des jugemens. Classique, Degas ne l’est peut-être pas, mais français, de la bonne tradition française, il l’est à coup sûr.

Au total, cet art fait de dons exceptionnels, mais aussi d’une intelligence très habile à s’en servir, offre ce double et précis caractère d’être nouveau sur tous les points et d’être voulu. Il n’est pas étendu, il se limite à quelques ambitions seulement : le dessin ne porte que sur des modèles que l’artiste a pu étudier à loisir, les effets d’éclairage sont ceux qu’il a pu vérifier indéfiniment, les modulations de la couleur ne sont pas cherchées au delà d’une gamme qu’il possède parfaitement. Et, aussi, il n’a pas de point faible. Ce n’est donc pas l’essor spontané du génie, puissant, généreux, débordant dès sa jeunesse, abordant tous les rêves, poursuivant toutes les grandeurs, c’est l’adaptation lente d’un talent très souple, aux fins limitées qui peuvent le mieux lui convenir. En effet, nul plus que Degas n’a tâté, tâtonné, essayé quid ferre recusent, quid valeant humeri, avant d’entreprendre son œuvre. Mais s’il s’est cherché longuement, il s’est entièrement trouvé et pleinement réalisé. Son originalité est complète, — ce qui prouve qu’il n’est pas nécessaire d’ignorer pour découvrir. Il connut fort bien les maîtres, tous les maîtres. Il copia Poussin, copia Ghirlandajo, copia Rembrandt, admira Delacroix, adora M. Ingres, écouta Gustave Moreau, — et fit du Degas. Il n’admirait pas moins ce qu’a dit tel ou tel vieux maître, mais ce qu’il a dit est dit ; si l’on parle après lui, c’est pour dire autre chose. Il admira le grand art, et peut-être bien en eût-il fait, s’il se fût senti la force d’en faire ; mais ce qu’il ne voulait pas, c’était faire du petit grand art, comme beaucoup de ses contemporains. Plutôt que d’être infé-