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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/505

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tomba, il prononça seulement ces mots : « C’est une belle mort. Vous aurez bientôt à préparer un second cercueil. » Mais ce ne fut pas le sien qu’on prépara ; on n’en prépara même aucun autre, car il voulut que son second et dernier fils, tué bientôt lui aussi, fût enterré sans bière comme les pauvres soldats dont il avait partagé l’héroïsme. On n’avait plus le temps de distinguer entre les cadavres. Pour lui, de son même pas sec et calme, il s’avançait aux endroits les plus périlleux. Mais il paraissait jouir de cette protection particulière accordée aux grands capitaines, même aux plus hasardeux, qui, selon Joseph de Maistre, sont rarement frappés dans les combats et seulement lorsque leur renommée ne peut plus s’accroître et que leur mission est remplie.

Quand on lui avait annoncé la mort de ses fils, son visage n’avait pas eu un tressaillement. Mais le soir, sous sa tente, il pleura, et, selon l’usage immémorial, sa douleur s’exhala dans une de ces courtes poésies qui sont toute la poésie japonaise : Sur la plaine et sur la montagne, — vestiges aimés des héros — qui tombèrent frappés à mort, — voici que s’épanouissent — des fleurs d’œillet. Mais par un jeu subtil d’allitérations et de mots poétiques à double sens, où se complaît le goût japonais et qui permet au poète d’obtenir des effets aussi variés que le rythme de ces uta est primitif, et d’éveiller des échos aussi prolongés que la forme en est brève, cette poésie signifie en même temps : Sur la plaine et sur la montagne, — ils sont tombés en héros, — et rien ne reste plus de ces douces fleurs, — mes enfans bien aimés. M. l’abbé Noël Péri, dont j’emprunte la traduction, ajoute : « Cette plainte d’un cœur de père voilée sous l’évocation des fleurs d’œillet devient poignante. »

Des généraux japonais qui revinrent au Japon, Nogi fut le seul qui ne connut pas l’ivresse du triomphe. Ce n’était pas seulement à cause de son deuil, mais parce que l’image des milliers et des milliers de gens qu’il avait envoyés à la mort ne le quittait pas. Ce vieil homme marchait entouré de plus d’ombres qu’il n’en faut pour peupler des enfers. Lorsque le navire qui le ramenait eut jeté l’ancre et que ses amis impatiens de le féliciter y montèrent, ils ne le trouvèrent ni sur le pont ni dans sa cabine. Ils finirent par le découvrir dans celle d’un domestique et s’arrêtèrent interdits, tant il était triste et abattu. « Je ne puis pas oublier, leur dit-il, tous mes braves