Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/492

Cette page a été validée par deux contributeurs.


La pivoine rouge tomba dans le vase de pierre précieuse : le bruit éveilla le papillon et l’Impératrice.

Cette courte poésie d’une femme, un des meilleurs poètes du Japon moderne, me la ressuscite encore mieux que mon souvenir. Elle dort aujourd’hui, et l’écroulement de son palais ne la réveillerait pas. Elle est allée rejoindre l’Empereur. Avec elle le grand règne est tout à fait fini. Les impératrices du Japon ne sauront plus ce que c’est que d’adopter à trente ans le corset et les robes d’une Reine d’Angleterre. Elles ne sauront plus jamais ce que c’est que d’avoir vécu toute sa jeunesse dans une pénombre de sanctuaire et d’en être brusquement tirée et de paraître en plein jour au milieu des foules et de monter dans des trains et de visiter des navires de guerre et d’inaugurer des hôpitaux. Désormais elles trouveront naturel d’ouvrir des bals et de recevoir à leur table des ambassadeurs carnivores. Mais la petite princesse, qui aujourd’hui est accroupie dans son cercueil la tête voilée et les yeux clos, a passé par d’étranges métamorphoses, et elle ne trahit rien des émotions de son âme. Elle a tenu jusqu’au bout son rôle en perfection. La Japonaise la plus obéissante ne l’êtait pas plus qu’elle devant son impérial mari, qui, dans la demi-intimité de la cour ou du voyage, ne daignait point s’apercevoir de sa présence et, confortablement assis, la laissait indéfiniment sur ses pieds. Quand un Européen l’approchait, sa timidité, qui n’était point de la gaucherie, ajoutait seulement à sa dignité naturelle une grâce mystérieuse. Tous louaient sa délicatesse et sa bonté. On la disait curieuse d’apprendre comment vivaient les femmes dans les autres pays et désireuse, pour les Japonaises, d’une condition plus libre. Après la mort de l’Empereur, elle s’effaça ; elle semblait s’excuser de lui survivre. Je ne pense pas qu’il y ait eu de souveraine plus vraiment aimée du peuple japonais.

Elle s’était éteinte à Numazu, au bord de la mer. Mais, comme la tradition n’admet pas qu’un membre de la famille impériale puisse mourir hors de la capitale, sa mort ne fut point annoncée ; et le 10 mai, elle rentrait à Tokyo dans la nuit. Les princes et le monde de la cour se portèrent à la gare sans aucun signe de deuil. On avait tendu des voiles entre le wagon funèbre et les assistans. Le grand carrosse rouge s’avança, reçut le cercueil et s’éloigna à son allure habituelle ; et l’Impératrice mourut officiellement, à deux heures du matin.