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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/49

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au contraire, tout de suite, ce qu’elle a de plus artificiel et de factice que la Transtévérine ou la bergère de Subiaco. On appelle souvent « vrai » en art ce qui contredit le précédent mensonge de l’art.

Même le cheval, chez Degas, est très particulier à notre époque : c’est le cheval de course, tout en pattes, fait comme un lévrier, produit d’une sélection rigoureuse et d’un entraînement prémédité. Comme le lévrier, il a l’air de ne toucher le sol, du bout de ses longues jambes suspendues, que par une condescendance extrême pour les lois de la pesanteur, auxquelles les autres êtres sont misérablement assujettis. Certes, il est « vrai, » mais les percherons de Rosa Bonheur sont vrais aussi et plus fréquemment rencontrés dans nos campagnes de France que le gagnant du Grand Prix. Le cheval de Degas n’est donc ni le cheval « nature, » ni le cheval fréquent : c’est l’artificiel et l’exceptionnel.

Comment ces sujets choisis et ces modèles rassemblés sont-ils mis en cadre ? D’une façon très nouvelle et qui a vivement surpris quand elle a paru. Presque jamais la figure principale n’est au milieu du tableau ; parfois elle est mise dans un coin, en pénitence ; il arrive même qu’elle est coupée en deux par le cadre. C’est de la composition centrifuge, c’est-à-dire diamétralement opposée à la composition classique. Par ce moyen, la scène semble avoir été prise sur le vif, au hasard, sans aucun groupement prémédité. C’est la vie même, dit-on. C’est la vie, en effet, mais point telle que, naturellement, l’œil humain la place dans le champ de sa vision. Car notre œil se fixe de lui-même, par une pente invincible, sur ce qui l’intéresse le plus, sur la figure vivante par exemple, dans un espace vide, et non pas sur un point de cet espace vide. Or, dès l’instant qu’il se fixe sur une figure ou un groupe de figures, elles se placent au milieu de son champ visuel, c’est-à-dire au milieu du cadre que le regard découpe dans l’espace, et non pas sur les bords. C’est, là, une loi physiologique, à laquelle n’échappe pas plus un homme du xxe siècle que n’y échappait l’homme des cavernes ou un élève de Poussin. Pour y échapper, il faut maîtriser son regard, le détourner de ce qui l’attire, le fixer sur ce qui ne l’appelle pas, c’est-à-dire composer artificiellement sa vision. On obtient, ainsi, un morceau de nature, tel que peut le prendre un kodak enregistrant au jugé, sans viser, ce qui passe