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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/480

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pour atténuer ou déguiser leur barbarie; s’ils n’étaient arrêtés, on les reverrait « mettre leurs chevaux dans les chambres de Jules Romain du palais du Té » et « faire cuire leur soupe sur les escaliers de marbre. » Les récits des réfugiés montrent qu’ils y sont allés avec leur grossièreté, leur férocité habituelle, que l’Italie avait jadis apprise, mais que l’hypocrisie de leur pédans et de leurs trafiquans lui ont depuis lors un peu voilée.

Peut-être, dans sa dureté même, l’Allemand introduit-il quelque calcul. Peut-être escompte-t-il quelque réaction de l’horreur. Mais on n’efface pas par l’épouvante d’une minute quatre siècles d’aspiration à l’unité et à la liberté, achetées et consacrées par le martyre. L’homme qui a tout lu a dû lire quelque part : Ad ognuno puzza questo barbaro dominio; formule d’une énergie si rude dans les mots que le français : « A tout le monde répugne cette barbare domination, » ne la traduit qu’en l’affaiblissant. C’est l’instant de s’en souvenir et d’être souverainement énergique aussi dans les gestes et dans les actes; d’évoquer, avec la fierté italienne, la fermeté romaine. En Italie, les nerfs sentent vivement, et le sang est chaud, mais le cerveau est froid et réaliste. Sans phrases, posons bien la question ainsi qu’elle se pose.

Malgré sa déclaration de guerre à l’Empire allemand, le jeune royaume n’avait encore rencontré devant lui que l’Autriche. Mais, à la longue, après une abstention de dix-huit mois, le vrai Tedesco est arrivé. Par son assaut, la guerre pour l’achèvement et l’extension de la patrie se resserre et se condense en guerre pour la défense du foyer. La guerra nostra se développe en guerre de tous pour tous, ou, d’un autre point de vue, la guerre de l’Italie devient, pour tous ses alliés, la guerra nostra. Plus de distinction, plus de séparation. Au début, l’Italie ne se sentait engagée dans une guerre « guerroyée » que vis-à-vis de l’Autriche-Hongrie ; aux autres, à la Bulgarie, à la Turquie, puis à l’Allemagne, elle avait « déclaré » la guerre, mais elle ne la « guerroyait » pas: l’ennemi, lui, a guerroyé toutes ses guerres, qui tout de suite, pour lui, n’en ont fait qu’une. En Italie, aux deux extrémités de la société, il se peut que certains, en un certain nombre, n’aient pas voulu la guerre, même restreinte, ou qu’on l’ait peu voulue, ou qu’on ne la voulût plus : mais c’est une guerre populaire, en ce sens que la masse du peuple l’a voulue et l’a imposée. Si cruelle que soit aujourd’hui l’épreuve, quel que puisse être le détriment subi, sur le Tagliamento, par la puissance matérielle de l’Entente, ses pertes mêmes ne seront pas tout à fait perdues, si la guerre y gagne en intensité, si la qualité belliqueuse de l’Italie, sa