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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/462

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tous ceux qui, audacieusement, essaient de risquer une légère projection de bon sens en ce domaine : c’est l’obligation pour chacun de ne s’approvisionner que chez un boulanger unique et d’avance désigné. Sans parler d’autres inconvéniens résultant des déplacemens continuels de tous les citoyens, on a réussi ainsi à supprimer d’avance entre les boulangers cette émulation, cette libre concurrence qui seule devait les obliger à donner à leur produit la meilleure qualité possible. A toutes les raisons inévitables que nous allons indiquer et qui ont un peu diminué déjà la qualité de notre pain quotidien, notre bureaucratie en a ajouté, — ou du moins voudrait en ajouter, car heureusement tout cela n’est pas encore appliqué, — une nouvelle très grave et qu’on eût pu et dû éviter. Les Allemands eux, ne sont pas tombés dans cette ornière lorsqu’ils ont établi leur carte de pain. Pourquoi donc cette sotte manie de ne pas vouloir les imiter-même lorsqu’ils font quelque chose de sage ?

Comme on s’est moqué de l’ennemi, lorsqu’il a, peu après le début de la guerre, établi chez lui une carte de pain ! Que d’esprit, de plaisans jeux de mots, de remarques railleuses nous avons décochés sur lui à ce sujet ? N’eût-il pas mieux valu éviter la débauche faite alors de ces projectiles fusans qui nous retombent aujourd’hui sur le nez ? Mais c’est assez récriminer ; la leçon de prudence et de modestie se dégage assez fortement de tout cela pour que, sans y insister, je puisse maintenant entrer sans plus dans le corps de mon sujet.


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Le pain constitue l’aliment le plus important pour les populations européennes. Mais, de toutes, c’est la population française qui en consomme proportionnellement le plus, et c’est pourquoi le problème du pain est encore plus important pour nous que pour nos Alliés et nos ennemis. Le pain entre pour près de 70 pour 100 dans la nourriture de la majorité du peuple français. Ceci veut dire non pas qu’il constitue 70 pour 100 du poids d’alimens que nous consommons, — car le rendement utile des divers alimens est très variable, — mais cela veut dire que le pain contribue pour près de 70 pour 100 aux 2 500 calories journalières qui sont en moyenne apportées à chacun de nous par les alimens, et qui servent à entretenir la température du corps et des diverses fonctions organiques. Je rappelle, entre parenthèses, que la calorie est la quantité de chaleur nécessaire pour élever d’un degré la température d’un litre d’eau. En étant gros mangeur de pain, le Français est d’ailleurs conduit par un très sage instinct, puisque le