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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/459

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tourmentait comme un taon. Transporté par la guerre loin des déceptions, des discordes et de la meurtrière jalousie, parmi le fracas des armes, je fus en paix. »

Dans cette paix, il ne regrette plus rien :

« Camarades, vous ne pouvez croire combien petits *et falots semblent être ceux demeurés à l’arrière, à présent que la crème de l’humanité a été prélevée en vous. La guerre a ses horreurs, mais elle a cela de bon, que sa dureté fait le choix, unit les cœurs braves en une intrépide fraternité, et, dédaigne les poltrons et les imbéciles. A présent allons joyeusement vers les grands assauts ; non seulement parce que, sur un beau champ de bataille, nous ferons face à un vaillant ennemi et à ses engins meurtriers, mais aussi parce que nous tournerons des épaules méprisantes à ce pauvre monde que nous bafouons et pour lequel cependant nous mourons. Monde de lâches, d’hypocrites et de fous ! »


* * *

Alan Seeger a toujours courtisé la mort ; longtemps avant la guerre, il rêvait d’être : « allongé, mort, en un lieu désert, ou bien là où les vagues tumultueuses des batailles laissent derrière elles, sur les sables humides, des restes de vie agonisante, quand leur Ilot rouge se retire… » Cette pensée de la mort hante celui qui réclame « le rare privilège de mourir bien. » Aux nuits d’accalmie où le grand massacre cesse d’être proche, où les vociférations tombent, où les canons se taisent, il songe à l’au-delà :

« Avec les étoiles et ses hautes pensées pour compagnes. »

Il scrute son cœur, examine sa conscience :

« Je ne sais pas si, en risquant mes meilleurs jours, je laisse complètement derrière moi le rêve qui éclairait mes sentiers solitaires, rêve qu’aucun désappointement n’a rendu moins cher. Parfois, je pense que, derrière le sommet des collines embroussaillées de fil de fer, et derrière le brouillard, la mort pourra tout rendre clair. Au-delà de l’horreur et de la douleur je trouverai sans doute, comme une Brunehilde encerclée de flammes, ce qui pourra combler l’immense désir de mon cœur. Là les braves seuls passeront, là les forts seuls arriveront. »

Et voici ; Alan Seeger donne rendez-vous à la mort. Tête