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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/458

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seulement. J’ai béni le destin qui a été assez bon pour nie donner, parmi les agitations de ma vie, ce repos d’un moment, où mes sens ont trouvé le rafraîchissement, et mon âme la béatitude. Oh ! consentez à être mon gentil amour pour un court instant ? Promenez-vous avec moi parfois. Laissez-moi vous voir sourire. Quelque nuit, veillant sous un ciel d’hiver avant l’assaut, ou sur un lit de douleur, ces souvenirs bénis revivront : ils auront la vertu de me réjouir et de me fortifier. »

Tant de noblesse, tant de douceur résignée, ne touchent point un cœur léger. Le poète ne s’attardera pas en d’amères supplications, le temps n’est plus où il eût tempêté et plaidé. Comme il a appris à sa chair à maîtriser la crainte, ainsi il enseignera à son cœur à maîtriser l’amour. Tant mieux si celle qui eût pu faire sa joie est décidée à le rendre misérable :

« Oui ! soyez fantasque, volontaire, n’ayez aucune crainte de me blesser par des méchancetés faites ou dites, de peur qu’une mutuelle dévotion ne rende trop heureuse ma vie, qui ne tient que par un fil si mince, et qu’un amour partagé ne m’énerve le cœur, avant les mois de printemps, où il me reste une suprême partie à jouer. »

Pour un homme d’une telle sensibilité les angoisses de l’amour restent les seules insupportables. Si le jeune héros a pu voir sans terreur les lieux où l’on fait bon marché de la vie humaine ; si les pires carnages n’ont pas ébranlé son âme ; s’il ne s’est jamais attendri sur ses propres misères ; s’il a dormi dans la boue entre les cadavres ; s’il a mangé du pain trempé de sang ; s’il a supporté sans verser de larmes tous les martyres de la chair, il ressent au contraire, jusqu’au tréfonds de son être, les insoutenables supplices que l’amour de la femme peut mettre au cœur de l’homme :

« Les sots disent que la guerre est atroce : pour moi, j’ai toujours reconnu que rien de ce qu’elle implique n’égale l’agonie des souffrances causées par l’amour pour celui qui aime sans être aimé. J’ai cherché le bonheur : cela n’a été qu’un arc-en-ciel charmant défiant toute poursuite. J’ai goûté au plaisir, cela n’a été qu’un fruit plus beau extérieurement que doux intérieurement. Renonçant à tous les deux, léger flocon dans le tourbillon des armées qui avancent ou reculent, dompté par la fatigue et le labeur, j’ai connu ce qui est le plus près du contentement, car là au moins ma chair était libre du désir qui la