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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/417

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tailleurs de pierre sont dignes d’accomplir et de mener à bien cette œuvre préservatrice. Et quand la vieille aïeule, où tant de générations s’abritèrent, reprendra sa tâche consolatrice et inspiratrice, quand, sous les voûtes restaurées et dans la nef dont l’essor et le rythme n’auront rien perdu de leur sublime majesté, les grandes orgues prolongeront leurs voix profondes et sonores, les Français y reconnaîtront le sanctuaire toujours vivant, l’écho toujours vibrant de leurs plus augustes traditions nationales, — bien mieux que dans des ruines vouées à l’abandon et à l’inévitable décrépitude et qu’il faudrait entretenir et restaurer, elles aussi, pour les conserver à l’admiration et à la curiosité des arrière-petits-enfans de ceux qui demandent aujourd’hui que nous laissions saignantes toutes les plaies faites par les barbares et que nous ne cachions pas la splendeur du ciel apparu à travers la dentelle des pierres.

Je l’ai vu, ce ciel d’azur léger, ciel d’aquarelle lavé par des pluies récentes, au matin du 23 juin dernier, à travers les voûtes crevées de Notre-Dame de Soissons. Une cent cinquantaine de soldats, quelques rares civils assistaient à une messe militaire. Par les travées écroulées, des vols de colombes entraient et sortaient, passaient au-dessus de nos têtes, se posaient sur les chapiteaux, reprenaient leur essor, remplissant de leurs battemens d’ailes et de leurs appels la grande nef où les orgues éventrées par la mitraille restaient silencieuses. Au moment où l’abbé V… monta dans la chaire improvisée, adossée à un pilier du transept Nord, pour adresser à l’auditoire une allocution d’une belle et édifiante simplicité, les avions allemands qui depuis l’aube essayaient de bombarder la ville, pourchassés par les nôtres, revinrent à la charge et de minute en minute la voix du canon qui n’avait cessé de tonner à l’horizon dans la région de Laffaux, scandait en sourdine les paroles du prêtre… Indicible émotion, souvenir sacré dont on voudrait graver à jamais au plus profond de sa mémoire et de son cœur les plus fugitives impressions !

Une heure plus tard, dans la minuscule chapelle protestante, aux murs croulans et crevassés, une quarantaine d’officiers et de soldats étaient réunis pour un culte intime dominical, autour de leur aumônier ; si insignifiante que fût la pauvre bâtisse, dont la disparition n’enlèvera rien à la beauté de la France, elle abritait tout de même, elle aussi, au matin de