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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/413

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Je pourrais aligner ici beaucoup de citations en prose et en vers ; il me suffira d’une seule que j’emprunterai au témoin le plus inattendu, Camille Pelletan. Peu de temps avant sa mort, il protestait publiquement et véhémentement contre toute idée de restauration future ; la cathédrale de Reims devait rester une ruine sublime ! — mais, pensant tout de même aux fidèles qui, selon le mot si simple et qui dit tant de choses du maire, M. Langlet, voudraient bien que « la cathédrale de Reims continuât d’être dans l’avenir… la cathédrale de Reims…, » il ajoutait dans un élan de générosité, téméraire d’ailleurs : « Une cathédrale ? nous vous en construirons une autre ! » et l’on ne remarqua pas assez cette déclaration d’un des chefs du radicalisme le plus anticlérical, ce jour-là inspiré par le sentiment de la plus noble union sacrée.

Plus encore que toutes ces proclamations et protestations, la lettre anonyme publiée par M. A. Dayot à laquelle je viens de faire allusion, trouva le chemin des imaginations et des cœurs. Un combattant, un officier, écrivait, en présence de la cathédrale incendiée, au nom, disait-il, de tous les officiers (j’en connais pourtant plusieurs qui ont vu Reims bombardée et ne partagent pas son sentiment) pour demander : 1° qu’on ne touche plus jamais aux « ruines, » sinon pour les « couvrir adroitement ; » 2° que, dans ces ruines ainsi couvertes, on transporte solennellement, après la guerre, « tous les ossemens » de nos soldats, épars sur les champs de bataille ; 3° qu’on inscrive les noms de tous les héros morts pour la patrie en lettres d’or sur des plaques de marbre qui feront à l’immense ossuaire le plus beau revêtement qu’aucune imagination puisse rêver ; enfin qu’une haie de canons pris à l’ennemi, plantés debout et reliés par des chaînes fondues dans du bronze allemand, dessine autour du reliquaire colossal une avenue et une clôture symboliques et que, chaque année, représentée par une délégation d’officiers et de soldats précédés de tous les drapeaux, la France entière vienne s’y agenouiller au jour anniversaire de la signature de la paix victorieuse. De M. Rodin à M. Albert Besnard, les adhésions sont arrivées, enthousiastes, et qui ne serait ému à ce vœu magnanime, d’une si noble et si pathétique inspiration ? Et pourtant, il suffit de réfléchir un moment pour comprendre que nous sommes ici en plein rêve, hors de toute réalisation concevable.