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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/354

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sous silence le nom des Allemands, » grognait-il. Il allait de forteresse en forteresse, de marché en marché ; et sa plume notait avec une mélancolie bien amusante : « Pas une place n’a été laissée aux Allemands ! »

N’en déplût à ce naïf précurseur de l’Alldeutschland et à son hypocondre confrère de Mayence, l’ouvrage de Guibert de Nogent sur la croisade l’avait, en son titre même, expressément définie : Gesta Dei per Francos, les gestes de Dieu par les Francs. L’âme de ce moine sut enfermer en quatre mots l’âme d’une époque et d’une race. Le monastère de Nogent-les-Vierges, où il vivait, s’asseyait entre Soissons et Laon, sur une petite rivière à laquelle la Grande Guerre a fait un nom : l’Ailette. Un peu au Sud-Est, à Reims, la France avait reçu le baptême. La devise de gloire, lapidairement libellée par l’abbé de Nogent-les-Vierges, pouvait apparaître au monde chrétien comme le renouvellement des vœux baptismaux de la France. « C’est par une grâce particulière de l’éternelle Providence, écrivait à l’abbé du Mont-Thabor Pierre le Vénérable, que notre et votre France a été choisie, parmi toutes les parties du monde, avant tous les peuples de l’univers, pour délivrer du joug des impies les Lieux Saints. »

La civilisation franque tout entière fut transportée sur cette terre auguste, avec sa hiérarchie, ses coutumes féodales, son art. Toutes les églises historiques de Terre Sainte, à trois exceptions près, sont d’architecture française ; toutes sont filles de l’art de Cluny ; et les constructions mêmes du Saint-Sépulcre portèrent l’empreinte de la France. Deux mille lances consacrées à Dieu, — lances de Templiers, lances d’Hospitaliers, — veillaient sur cet essai de royaume de Dieu, où malheureusement la lascivité des mœurs orientales eut tôt fait de s’implanter. « Les guerriers bien-aimés, les Machabées nouveaux choisis par le Seigneur : » ainsi le pape Adrien IV qualifiait-il ces moines soldats. Les Hospitaliers, fondés par des marchands d’Amalfi pour le soin des pèlerins, devaient à un Français, Raymond du Puy, le caractère militaire qui fut l’origine de leur gloire ; les statuts des Templiers, dessinés par Hugues de Payens et dix autres gentilshommes de France, furent approuvés à Troyes, par un concile français.

En Europe, dès qu’à l’encontre de l’infidèle un coup d’épée s’imposait, la France tenait à être là. Le quart de siècle qui