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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/332

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lettre du capitaine de vaisseau Grasset, commandant de la Jeanne d’Arc. Nous ne savions pas si l’Angleterre marchait avec nous, et nous allions nous trouver avec nos six malheureux vieux croiseurs en face de toute la flotte allemande. C’était le sacrifice. J’ai harangué mes hommes, qui serraient les poings, Ils étaient résolus. J’ai ensuite fait crier trois fois : « Vive la France ! » Evidemment, tout cela n’émeut plus autant, du moment que la rencontre n’a pas eu lieu. Mais il faut se mettre à la place de gens chez lesquels ne pouvait subsister aucune espèce de doute sur le sort qui les attendait, et l’acceptant avec la plus héroïque résignation, non sans se promettre de vendre à bon prix la vie dont ils faisaient oblation par avance. Car si, à terre, on peut encore se tirer d’une mauvaise affaire, ou devenir prisonniers comme les braves de Douaumont, a bord c’est la destruction totale et sans remède, la grande descente en tourbillon du navire crevé et chaviré, entraînant tout son monde dans les profondeurs où l’eau achèvera ceux qui n’auront pas été tués par le feu.


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En attendant que la Deuxième escadre légère vînt le couvrir, le Pas de Calais ne demeurait pas complètement dégarni. La seconde escadrille de sous-marins, qui comprenait 2 divisions de 4 submersibles chacune, avait Calais comme base et ne le quittait que très exceptionnellement. De même pour la flottille de 12 torpilleurs stationnée à Dunkerque. Les deux groupes constituaient nos avant-postes dans la mer du Nord, et se tenaient toujours prêts à former barrage, les torpilleurs du soir au matin, les sous-marins inversement : alternance dont la cause est que ceux-ci n’y voient pas clair la nuit, et que les autres sont trop visibles de jour. Leurs commandans avaient des instructions secrètes pour le temps de guerre, avec ou sans le concours des Anglais. Depuis la mobilisation, tous ces petits bâtimens étaient en appareillage, les feux allumés et chacun à son poste de veille. Pendant la nuit du 2 au 3 août, ils avaient reçu la même dépêche que la Marseillaise et, comme il était à ce moment-là trois heures du matin, ce furent les torpilleurs de Dunkerque qui sortirent pour occuper leurs positions initiales, quelque part dans le détroit. Mais ils rentrèrent à six heures, remplacés par l’Escopette (guidon du capitaine de