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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/182

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mitrailleurs du 146e partaient donc pour une marche au martyre, et l’une des plus écrasantes qu’ait eu à fournir une troupe. Les officiers, heureusement, avaient la pleine confiance des soldats, mais pas un d’eux ne la possédait comme le capitaine de Visme. L’espèce de tendresse guerrière qu’il éprouvait pour ses hommes l’avait vite rendu leur idole et, par un de ces gestes dont il avait le don, sachant combien l’étape allait être dure, il avait résolu de la faire à pied comme eux, et donné son cheval à son ordonnance, qui devait le monter à sa place.

On s’était donc mis en route aussitôt après minuit. Le vent soufflait, il pleuvait, les pieds glissaient dans la boue, il faisait tellement sombre qu’on ne reconnaissait même pas ses voisins, et la colonne, dans cette obscurité, avançait d’abord en silence. Puis, un vieux sergent entonnait la rengaine :

Un éléphant se balançait
Sur une assiette de faïence…

Alors, la troupe reprenait les couplets, et marchait au rythme de la chanson…

On marchait déjà ainsi depuis plus de six heures lorsque le jour commençait à poindre. On distinguait alors peu à peu les formes, le pays se dessinait, les silhouettes se précisaient.

Vers neuf heures, la colonne atteignait Souilly. On mangeait, on se reposait, puis l’ordre était donné de repartir. Plongeant dans les vallons, ou regagnant les plateaux, la route traversait un panorama magnifique, et le bataillon, à deux heures de Souilly, croisait des groupes de gens en fuite. Ils disaient s’être sauvés de Verdun, et la colonne devinait alors où elle allait, quand toute une suite d’ordres, et de contre-ordres venaient encore compliquer sa marche. Ou bien, à une croisée de chemins, on prenait à droite, mais pour faire bientôt demi-tour, retourner sur ses pas, et prendre une autre direction. Ou bien, on coupait tout à coup à travers champs, à destination de crêtes et de petits bois où l’on espérait camper, mais on n’avait pas fait cinq cents mètres qu’un contre-ordre arrivait encore, et qu’il fallait de nouveau revenir en arrière, pour se remettre à suivre la route, dont le ruban se déroulait à l’infini.

— C’est long ! finissait par grogner quelqu’un.

— Bah ! répondait le sergent à la chanson de l’éléphant, ça ne sera jamais si long que. les impôts !