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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/175

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Ignace à l’une de ses amies d’Amérique, pleine de trop cruelles réalités pour n’avoir pas été alors interceptée au départ, mais trop caractéristique pour ne pas être maintenant donnée ici ;


A Mlle F… M… A BOSTON

Moosch, le 31 décembre 1915.

« Ma toute chère et bonne amie,

« Malgré que je sois très en retard pour vous offrir tous mes vœux de bonne et heureuse année, je le fais d’autant plus chaudement… Si vous saviez quelle triste fin d’année nous avons passée ! Depuis le 22 décembre, et nous sommes le 31, on n’a pas arrêté d’attaquer, de contre-attaquer, et de bombarder la vallée, mais c’est surtout les 22, 23, 24 et 25 que c’était le plus fort. C’est tout dire quand, dans quarante-huit heures, on peut compter 1 095 blessés Français et 54 Allemands qui ont passé chez nous. Vous ne pouvez pas vous figurer une chose aussi épouvantable que le spectacle que nous avions nuit et jour sous les yeux. Il y en avait de couchés partout, dans les corridors, dans les escaliers et dans les chambres entre les lits ; partout des brancards. Et alors il fallait entendre ces plaintes, ces cris, ces pleurs, etc. Que d’opérations, d’amputations, de trépanations, et combien nombreux ceux blessés aux poumons comme notre bon F… Le Hartmannsweillerkopf est une vraie nécropole, et ce n’est pas fini. Ici, à l’hôpital, en dix jours, nous avons eu 78 morts. Alors, jugez !

« Nous avons, comme automobilistes ou conducteurs, rien que des Américains de bonne famille qui s’étaient engagés volontairement pour la durée de la guerre. Ils sont vraiment bien admirables et bien courageux. Eux qui aiment bien le confortable, ils ne l’ont pas, ou plutôt sont privés de tout. Ces jours derniers, un d’eux, de vingt ans, n’est plus revenu ; un obus l’a tué net sur une route, où il passait depuis tant de temps, et que son cher frère est obligé de parcourir plusieurs fois journellement. Il a été cité à l’ordre de la Division, et a reçu la croix de guerre. Pauvre petit ! Combien il l’a méritée !

« Si je vous disais que rarement j’ai vu des amies aussi gentilles et dévouées que les petites Américaines. Il y a mesdames W…, L… et quantité d’autres qui me sont bien dévouées, et