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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/173

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mutilés et de mourans, elle n’en maintenait pourtant pas moins l’ordre et l’entrain dans l’établissement. Jamais démontée, et redonnant du cœur aux plus découragés, rendant le sourire aux plus souffrans, elle était même allée jusqu’à organiser une chorale où elle s’amusait à faire chanter aux blessés allemands, mêlés aux nôtres, ce refrain qu’ils répétaient sans le comprendre :

Nous les aurons,
Nous les aurons !

Chaque jour, cependant, le bombardement augmentait d’intensité et, le 4 janvier, il était d’une si grande violence qu’elle écrivait dans la journée à Sœur Séraphine : « Aujourd’hui 4, on peut se tenir prêt à rendre compte à Dieu… » Le matin, en voyant se succéder les enterremens, et passer les cercueils enveloppés du drapeau, entre les hommes qui marchaient fusils bas, elle avait déjà dit, avec sa bravoure habituelle :

— Moi, je demande à être enterrée comme les soldats, et je veux aller en cimetière militaire… Allons, avait-elle ajouté en regardant encore défiler un cortège funèbre, puisque tout le monde doit mourir, il va falloir nous confesser tous aujourd’hui !

Une heure plus tard, les Allemands commençaient un feu terrible, l’hôpital semblait prêt à s’écrouler, les carreaux des maisons volaient en éclats et, vers cinq heures, la nuit tombée, on frappait à la porte de l’ambulance. C’étaient deux religieuses de l’Ecole dont l’une avait reçu un éclat de bombe en faisant sa classe ; et Sœur Ignace, après l’avoir pansée, ne voulait pas laisser les deux femmes s’en aller seules. Elle priait Sœur Isaïe de les reconduire avec elle, et les quatre religieuses se mettaient en route deux par deux, en se tenant à quelque distance, afin de ne pas former groupe. Elles s’étaient bientôt perdues de vue dans l’obscurité, et tout à coup, à quelques pas de Sœur Isaïe et de celle qu’elle accompagnait, un obus éclatait avec un épouvantable fracas, en les couvrant de terre et de cailloux. Tout étourdies mais ne se sentant pas blessées, et supposant qu’il en était de même de leurs compagnes, craignant en même temps d’autres explosions, elles entraient se mettre à couvert dans une cave voisine où se trouvaient déjà d’autres personnes,