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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/119

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l’heure fixée par le destin. Il faut regarder cette éventualité bien en face et s’y préparer avec courage. Unissons-nous, oublions tout ce qui nous divise ; formons un seul faisceau de toutes nos énergies nationales ; ne laissons inemployée aucune de nos forces matérielles et morales. Fortifions notre armée et resserrons nos alliances. — C’est à ces quelques idées, toujours les mêmes, qu’Albert de Mun revenait sans cesse dans ces articles « écrits sans apprêt, avec son cœur qui était plein, » Idées qui, à l’épreuve des faits, se sont trouvées d’une douloureuse et profonde justesse, et qui, peut-être, n’appellent qu’une seule réserve.

« L’Europe tout entière, disait-il, incertaine et troublée, s’apprête pour une guerre inévitable, dont l’heure lui est cachée, dont la cause immédiate lui demeure encore ignorée, mais qui s’avance vers elle, avec l’implacable sûreté du destin, tandis qu’à tâtons elle cherche à l’éviter. » Sans nier le moins du monde les raisons générales et lointaines, les raisons nationales et ethniques du grand conflit qui s’approchait, il était, ce semble, un peu téméraire d’en affirmer l’inexorable fatalité, Oui, certes, il y avait, entre 1911 et 1914, dans le monde, d’innombrables et d’inquiétans germes de guerre, et qui ne demandaient qu’à s’épanouir ; mais cette moisson sanglante n’aurait-elle pas pu avorter ? Là encore, n’y a-t-il pas eu des responsabilités personnelles, individuelles, qu’il ne faut point cesser de dénoncer ? « Si la guerre doit éclater, écrivait encore Albert de Mun, ce sera l’irrésistible mouvement des peuples, la poussée formidable des races qui l’aura déchaînée, ce ne sera pas la volonté des chefs d’Etat [1]. » Est-ce absolument exact ? Et les deux sinistres empereurs n’auraient-ils pas pu se dérober à « l’irrésistible mouvement » de leurs peuples ? S’ils avaient été humains ? S’ils avaient été sages ? S’ils avaient su résister aux pressions de leur entourage, aux suggestions de leur cupidité et de leur orgueil, les événemens n’auraient-ils pas pu suivre un autre cours plus pacifique ?

Vains rêves que tout ceci ; et puisque aussi bien les libres passions princières sont, à leur manière, des « fatalités » historiques, Albert de Mun a eu raison au total de parler d’une guerre inévitable et d’en rappeler infatigablement la pensée à

  1. L’Heure décisive, p. 211, 178, 67.