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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/102

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la parole publique et se condamner à un « dur, très dur » silence. C’était le moment où toutes les causes auxquelles il avait voué sa vie couraient les plus graves périls. Il avait lutté, comme il aimait à le dire, « pour Dieu, » « pour la patrie, » « pour le peuple. » Et voici que l’on se détournait des urgentes réformes sociales pour satisfaire d’odieuses passions politiques ; voici que l’idée même de patrie, attaquée et sapée de toutes parts, semblait sur le point de se dissoudre ; voici que le christianisme subissait de la part de ses adversaires officiels le plus rude assaut qu’il eût peut-être soutenu depuis l’époque révolutionnaire. Obligé de quitter la tribune au moment où sa parole eût été le plus utile, Albert de Mun n’abandonna pas la lutte ; il ne désespéra pas plus de lui-même qu’il ne désespéra du pays qu’il voulait servir. D’orateur il se fit journaliste, et, sur ce nouveau terrain, il prépara de son mieux « les sursauts libérateurs » qu’il s’obstinait à prédire.


I

En pure perte, put-on croire longtemps. C’est une douloureuse période de notre histoire intérieure que celle qui s’étend de 1898 à 1911, et l’on voudrait bien, aujourd’hui surtout, pouvoir rayer d’un trait de plume ces quatorze années où les Français non seulement « ne s’aimaient pas, » mais semblaient prendre plaisir à user dans les discordes civiles les énergies latentes qu’ils allaient bientôt avoir à utiliser contre l’éternel ennemi d’outre-Rhin. Jamais, en effet, « les deux Frances » ne s’étaient heurtées aussi violemment ; jamais ce que l’on a justement appelé « la troisième France, » la France laborieuse et silencieuse, qui est proprement la France éternelle, n’avait moins fait sentir sa survivance à l’étranger railleur ou inattentif… Je n’ai garde de vouloir réveiller de lointaines et fâcheuses querelles, et je n’y insisterai pas plus qu’il ne convient. Mais, d’autre part, ce serait trahir la mémoire d’Albert de Mun que d’atténuer ou de dissimuler le rôle considérable qu’il y a délibérément joué.

Disons tout d’abord que si, sur tel ou tel point de détail, il a pu, comme il arrive à tous les polémistes, se tromper ou se méprendre, forcer la mesure et dépasser le but, son attitude dans l’ensemble a été singulièrement généreuse, sage et